Du Bouddha au Christ : la transfiguration du désir!

Bouddha Christ

Romano Guardini disait: " Il n'y a qu'un personnage qui pourrait donner l'idée de se rapprocher de Jésus, c'est Bouddha. Cet homme constitue un grand mystère. Il vit dans une liberté effrayante, presque surhumaine. Peut-être Bouddha est-il le dernier génie religieux avec lequel le christianisme aura à s'expliquer. Personne n'a encore dégagé sa signification chrétienne. Peut-être le Christ n'a-t-il pas eu seulement un précurseur dans l'Ancien Testament, Jean le dernier des prophètes, mais un autre au coeur de la civilisation antique, Socrate, et un troisième qui a dit le dernier mot de la philosophie et de l'ascétisme religieux orientaux, Bouddha. Il est libre, mais sa liberté n'est pas celle du Christ. Peut-être n'est elle que la connaissance ultime et terriblement libératrice de la vanité du monde déchu. La liberté du Christ, elle, vient de ce qu'il tient entièrement dans l'Amour de Dieu; sa disposition intérieure, c'est la volonté, grave comme celle de Dieu, de sauver le monde. " Tiré de Le seigneur, I, éd Alsatia, Paris, 1945, p. 346

Voici un bref résumé des thèmes que nous allons aborder sur cette page qui va expliquer comment nous pouvons passer du Bouddha au Christ par une transfiguration du désir.

Le désir dans le christianisme
Le désir humain
La jouissance
La croix
La souffrance
Paradoxe
Conclusion



Le désir dans le Christianisme

Il faut reconnaître que le caractère dramatique de l'existence humaine, vouée à la mort après un bref passage dans cette vallée de larmes, semble donner raison au Bouddha. Cependant, la Révélation éclaire d'une espérance nouvelle l'anthropologie du désir proposée par le Sage de Bénarès. Pour les interprètes de la Bible, le désir dans lequel s'exprime et s'affirme le sujet personnel, loin d'être une illusion, s'enracine tout au contraire en Dieu.

Saint Augustin dit au début de ses Confessions : " Tu nous as faits pour toi Seigneur et notre coeur est sans repos tant qu'il ne repose en toi. "

On retrouve la même chose chez saint Grégoire de Nazianze : " L'universel désir tend vers toi. Nous pourrions dire que tout l'univers créé est orienté vers Dieu par le dynamisme même d'un désir fondamental qui prend conscience de lui-même en l'homme. "

Nous pressentons la distance qui sépare ces deux conceptions anthropologiques, pourtant centrées toutes les deux sur le désir. Pour le Bouddha, le désir est un feu qui fait souffrir inutilement en entretenant l'illusion de l'individualité; pour le christianisme, le désir est le sceau dans le coeur de l'homme du Dieu trinitaire, qui est essentiellement réciprocité de désir. Éternellement, le Père engendre le Fils qu'Il désire et le Fils reflue vers sa source dans un élan de désir réciproque. Cette complaisance mutuelle impliquant dans son acte toute la substance divine, est elle-même une Personne divine : l'Esprit Saint. Les trois personnes divines se présentent au sein de l'unique Substance divine comme des relations d'amour. Cet amour réciproque porte les Personnes les unes vers les autres dans une extase de désir qui trouve son accomplissement dans la béatitude de l'éternelle étreinte. Nous sommes loin de l'être suprême indéterminé de l'hindouisme ou de la vacuité du bouddhisme !

L'anthropologie du désir est annoncée dès les premiers chapitres de la Genèse : Dieu crée l'univers avec amour et bienveillance - l'incise " Dieu vit que cela état bon " apparaît cinq fois dans le premier récit de la création - et son oeuvre culmine en l'homme qu'il crée à son image. Le même verset précise que " homme et femme il les créa ", laissant ainsi pressentir que Dieu est communion de Personnes et que l'image de Dieu dans l'homme consiste en la capacité pour ce dernier d'engager une relation consciente et libre, appelée à s'accomplir dans l'étreinte d'un amour fécond, au terme du chemin du désir : " L'homme s'écria : Voici cette fois l'os de mes os et le chair de ma chair, celle-ci on l'appellera femme car c'est de l'homme qu'elle a été tirée. Aussi l'homme laisse-t-il son père et sa mère pour s'attacher à sa femme et ils deviennent une seule chair. " L'Écriture nous apprend que Dieu a mis au plus profond de l'homme un désir auquel la nature ne peut pas répondre parce qu'il dépasse ses possibilités et que l'Époux divin seul se réserve de combler.

" Dieu lui insufflât dans ses narines l'haleine de vie, et l'homme devient un être vivant. " Nous pourrions commenter cette image en disant que Dieu suscite en tout homme des poumons qui lui permettent de respirer le Souffle Divin, autrement dit, chacun de nous reçoit de son Créateur la capacité de communier à sa Vie divine, pouvant devenir ainsi par le libre accueil de ce don une créature vivant de la vie même de son Dieu. Telle est la destinée de l'homme, la raison de sa création : Dieu le pose dans l'être par une Parole d'Amour qui est conjointement un appel à une communion de Vie. C'est le désir de Dieu de partager sa Vie " en-dehors " de lui-même qui le pousse à créer et c'est ce désir qui éveille homme à la conscience personnelle. L'évangile de Jean souligne particulièrement ce désir par le thème de la soif : la soif que Jésus reconnaît à la samaritaine et cette soif qu'il criera du haut de la croix est l'expression de son désir de notre réponse d'amour à son initiative de salut.

A travers ce désir du fils, nous voyons aussi celui du Père que nous entendons comme le chante l'hymne de l'épître aux éphésiens : " Béni soit Dieu le Père de notre seigneur Jésus christ : ils nous a bénis de toute bénédiction spirituelle dans les cieux en Christ. Il nous a choisi en lui avant la fondation du monde pour que nous soyons saints et irréprochable sous son regard, dans l'amour. Il nous a prédestinés à être pour lui des fils adoptifs par Jésus-Christ .(Ep 1, 3-5)

Plus loin dans la même lettre, l'auteur inspiré aura l'audace d'expliciter ce que nous avions pressenti à la lecture des premiers chapitre de la Genèse, à savoir que le désir qui porte l'un vers l'autre époux et l'épouse, est à l'image du désir plus originaire et plus fondamentale qui porte Dieu vers sa créature et la créature vers son Dieu, en qui, seul, elle peut trouver sa plénitude. Interprétant Gn 2,24, il dit : " Ce mystère est grand : moi je déclare qu'il concerne le Christ et l'Église." (Ep 5, 32) La relation nuptiale primordiale est celle qui unit le Créateur à sa créature. C'est le désir de consommer cette union qui a poussé le Verbe à s'incarner et à mourir sur la Croix pour faire de son Église cette épouse.

La seule parole que la révélation nous rapporte sur cette Église-épouse est à nouveau un cri dans lequel elle exprime son ardent désir, auquel se joint l'esprit en personne : " L'Esprit et L'Épouse disent : " Viens! Amen, viens Seigneur Jésus! " (Ap 22 17-20).

Cet esprit avait été donné le jour de la pentecôte sous forme de langues de feu, signifiant ce désir qu'il venait allumer au coeur des apôtres.


Du désir intra-trinitaire au désir humain

De prime abord, nous pourrions dire qu'il y a une contradiction à parler analogiquement du désir de l'esprit, du désir divin intra-trinitaire, qui conduit à la béatitude, et du désir humain qui est rarement comblé Le Chapitre 3 de la Genèse tente de répondre à cette question par le récit du péché des origines. L'homme est un être de désir, mais d'un désir immense, infini que Dieu seul peut combler. Dieu est pour lui le Bien suprême, sa finalité ultime. Dès lors, le mal fondamental c'est d'être privé de ce Bien, c'est-à-dire d'être séparé de Dieu. C'est pourquoi toute la ruse du serpent sera de tenter d'introduire le doute dans le coeur de l'homme : Dieu est-il vraiment ce père bienveillant qui nous aime, ou serait-il un rival jaloux qui nous tient asservis pour que nous ne découvririons pas que nous lui sommes égaux ? Une fois que la méfiance s'est insinuée dans la relation avec Dieu, la rupture n'est pas loin : l'homme choisit l'indépendance, l'autonomie. Il veut voler de ses propres ailes, connaître par lui-même ce qui est bon ou mauvais. Autrement dit, décider de sa propre finalité hors de Dieu, sans Dieu, voire contre Dieu. Or, dès que l'homme s'est ainsi détourné de celui en qui se focalisait et s'unifiait son désir, celui-ci s'est retrouvé totalement désorienté et dispersé. Les multiples désirs qui convergeaient harmonieusement en Dieu se sont éparpillés en tous sens, revendiquant chacun leur droit et déchirant le coeur de l'homme entre une multitude de fins partielles, toutes plus déviantes les unes que les autres. Les chapitres 3 à 11 de la Genèse décrivent comment ces désirs dévoyés font se dresser l'homme contre la femme, l'homme contre son frère, nations contre nations.

Quand l'homme ne reconnaît plus dieu comme son père, comme la source et la fin de son existence, comme celui qui donne sens à sa vie, il devient incapable de reconnaître les autres pour ses frères. La défiance envers Dieu conduit à la méfiance envers le prochain. La peur et son cortège de réactions malsaines, de la soumission servile à la violence, en passant par la haine, la jalousie, l'envie et la soif de vengeance s'insinuent dans toutes les relations. La souffrance pénètre dans le coeur de l'homme. L'âme et le corps de l'homme sont déchirés par des désirs contradictoires. Ce qui constituait le dynamisme profond de l'homme, son élan vers la transcendance, se pervertit en convoitises multiples qui le sollicitent de toutes parts et l'asservissent, l'enfermant dans l'univers clos de son besoin insatiable de jouissance.

À partir de ce qu'on vient de dire, on pourrait penser qu'il vaut mieux éteindre ces nombreux désirs que de se laisser consumer par eux. Il est vrai que si l'homme a perdu avec Dieu le sens de sa vie, il n'est plus qu'une " passion inutile " et il vaut mieux arrêter les frais en anéantissant ce désir perverti. Mais la bonne nouvelle, c'est précisément qu'il y a une alternative. Et cette alternative est une personne, c'est Jésus-Christ. En jésus nous est révélés la possibilité une nouvelle alliance, au-delà de la rupture de notre péché. Il est la parole de vérité sur dieu, fils unique venu dans la chair pour nous dire l'amour du père pour ses enfants égarés. Par toute sa vie, sa mort et sa résurrection, il nous crie que la compassion et la miséricorde de Dieu ne sont pas épuisées, mais qu'au contraire, elles coulent à flot : " La où le péché abonde, la grâce surabonde. " Dieu notre père attend toujours : il continue à s'offrir à nous, car les " dons et l'appel de Dieu sont irrévocables ". À nous de saisir la main qu'il nous tend en son fils. Jésus est aussi la parole de vérité sur l'homme, l'homme parfait, tout entier relatif au père, n'ayant d'autre désir que d'accomplir sa volonté dans une parfaite communion d'amour : " Ma nourriture, c'est de faire la volonté de celui qui m'a envoyé et d'accomplir son oeuvre." Portant en lui toute l'humanité avec son poids de péchés et de blessures, il a rassemblé dans l'unité les enfants de Dieu dispersés. Il les a réconciliés entre eux en leur donnant à nouveau accès dans l'Esprit, à la filiation divine et à la fraternité universelle ; il les a réconciliés en eux-mêmes en leur offrant dans ce même Esprit l'unité et la paix intérieure par la maîtrise des passions charnelles et psychiques. L'homme peut à nouveau vivre un désir qui ne soit ni destructeur ni décevant.

Dans l'Esprit Saint, il participe au désir même de Dieu, et ce désir là ne saurait ni décevoir ni s'éteindre. C'est ce désir divin en nous que le grâce vient réveiller et c'est lui qui unifie, oriente, intègre tous nos désirs dispersés pour les faire à nouveau converger en Dieu, Bien suprême. C'est vers le ciel qu'on doit ouvrir la bouche du désir, nous dit saint Jean de la Croix. Il nous faut aspirer Dieu de toute la force de notre désir renouvelé. Bien sûr, cela suppose une ascèse des désirs inférieurs, mais nous ne disons non à ces désirs, trop souvent dévoyés, que pour mieux dire oui à Dieu. Un désir dévoyé est un désir qui n'est plus dans la voie, la vérité et la vie, parce qu'il ne trouve pas sa fin dernière en Dieu mais en moi, m'enfermant toujours davantage dans la prison de mon égoïsme.

Certes la fin prochaine de mes désirs peut ne pas avoir grande chose à voir avec cette finalité surnaturelle, mais il faut que cette fin partielle soit relative à l'unique Absolu de nos vies. Sans quoi elle devient une idole : " si quelqu'un vient à moi sans me préférer à son père, à sa mère, à sa femme, à ses enfants, à ses frères, à ses soeurs, et même à sa propre vie, il ne peut être mon disciple. " Jésus ne nous blâme pas d'aimer nos proches, mais cet amour doit être orienté vers lui et en lui vers Dieu. Plus exactement, ce n'est qu'en Lui, dans le dynamisme de son Esprit, que nous pouvons aimer en vérité les enfants de Dieu tels qu'il les aime. Tout autre amour est indigne d'eux et aliénant pour eux comme pour nous. Ce n'est qu'en Jésus que notre amour et notre désir sont purifiés des scories de l'égoïsme qui les défigure en possessivité. " Ayons une grande confiance, car il convient de ne pas minimiser nos désirs ", écrit sainte Thérèse d'Avila. " Dilatons-les au contraire aux dimensions du désir de Dieu sur nous et sur nos proches ".

Le Bouddha condamnait à juste titre la soif d'exister, de jouir et d'avoir, dans ce qu'elle avait d'égoïste ; et comme l'homme n'est pas capable, par ses seules forces, de corriger ce repli sur soi de son désir, il en venait à la conclusion qu'il faut bel et bien l'anéantir, lui et le sujet qui l'entretient et le subit. L'alternative évangélique est une invitation à laisser vivre le désir, mais en le convertissant, en le laissant rectifier par l'esprit, afin qu'il concoure à la construction de l'homme nouveau restauré dans le christ.


La jouissance

Nous allons maintenant montrer une différence fondamentale entre le bouddhisme et le christianisme. Pour le bouddhisme, la jouissance ne peut être que mauvaise, car elle enferme dans l'univers du désir. Qu'en est-il du christianisme ? Est-ce que la jouissance, fruit d'un désir comblé, peut être un chemin vers Dieu ?

La jouissance accompagne la réalisation d'un acte conforme à la nature. Elle est repos dans l'union à l'objet aimé et désiré. Je jouis d'une nourriture qui répond à un besoin de mon corps. Cette jouissance est, tout comme ma nature, un don de Dieu que je reçois avec gratitude. La jouissance la plus intense nous est offerte par notre nature dans l'accomplissement des deux actes essentiels pour la survie de l'individu et de l'espèce : la nutrition et la reproduction. Cet aspect du fonctionnement de notre nature animale est à accueillir avec reconnaissance, mais la jouissance ne saurait être une fin en soi. Elle doit être intégrée dans notre projet humain global. Celui-ci est de nature spirituelle, mais ne saurait nier ou oublier la dimension charnelle et psychique de notre être. Nous ne sommes pas de purs esprits mais des esprits incarnés. Concevoir des enfants pour agrandi la famille de Dieu fait partie des finalités à la fois naturelles et surnaturelles du mariage chrétien. Comment les époux n'accueilleraient-ils pas avec reconnaissance la jouissance qui leur est offerte par leur Créateur dans l'étreinte charnelle à travers laquelle ils accomplissent sa volonté ? Loin d'être un obstacle à la sanctification des époux, elle peut devenir le lieu d'une jubilation offerte en action de grâce à Celui qui est la Source et la Fin de tout Amour. Et un bon repas, partagé en signe d'amitié sous le regard de Dieu, ne réjouirait-il pas le Coeur du père ? Le problème n'est pas du coté de la jouissance, mais de notre attachement à cette jouissance. L'ascèse consiste a garder une juste mesure dans les jouissance légitimes, afin qu'elles demeurent des moyens et ne s'érigent pas en fins idolâtres.


La croix

On pourrait penser que la croix vient assombrir l'anthropologie du désir que nous avons présentée précédemment. Ceci est dû à une mauvaise compréhension de cette croix. Nous allons ici en expliciter les détails.

Premièrement, il ne faut pas oublier que la croix est l'arbre de la Vie, planté au coeur du Jardin d'Éden, et qui nous protège du Soleil de la justice divine. Les rayons de miséricorde qui traversent sa ramure sont plus adaptés à notre nature marquée par le péché. La croix n'est pas un signe de mort, mais un symbole de vie : le montant horizontale de la nature est relevé par le montant vertical de la grâce et entraîné dans son mouvement ascendant. Le christ en Croix est révélation de l'Amour infini de Dieu pour ses enfants, d'un Amour qui manifeste sa victoire au matin de Pâques. Le dernier mot que prononce le père en notre faveur, ce n'est pas la mort de son Fils, mais sa Résurrection et l'effusion de son Esprit sur toute chair. La croix ne se lit qu'à la lumière du matin de Pâques qui en révèle tout le sens. Il faudrait même dire : à la lumière de la pentecôte, lorsque la Vie du Ressuscité est intériorisée par le Croyant, qui reçoit ainsi accès à la connaissance du Mystère de la croix.

Le chrétien ne vit pas à l'ombre d'un instrument de torture qui le menace sans cesse ou lui rappelle le prix de son salut, mais il demeure près de la croix parce qu'elle est l'étendard qui met en fuite ses ennemis. Sur la croix, Jésus a tué la haine (Ep 2,16), le péché et la mort : Jésus ressuscité est victorieux de tout ce qui aliène et avilit l'homme et, dans son Esprit, Il nous donne part à sa liberté, sa paix et sa joie.

Rien ne manque à la Passion d'amour de Jésus : il est le Oui définitif à Dieu son Père, qui crie plus fort que tous nos refus d'aimer. Ce oui il l'a prononcé pour nous en donnant sa vie en rançon pour la multitude. Ce oui nous appartient et est la clé d'accès au Royaume ; voilà pourquoi l'homme avisé qui se sait fragile, ne s'éloigne jamais de la croix de son sauveur : elle est notre fierté (Ga 6,14), notre héritage, notre force. Par elle, nous avons vaincu l'aliénation des convoitises désordonnées et nous sommes rétablis dans la liberté des fils.

Nous pouvons nous demander s'il y aurait eu un autre chemin que cette croix pour sauver l'homme. Dieu seul le sait; mais je ne crois pas me tromper en disant que si Dieu a choisi ce chemin, c'est parce qu'il permettait de nous révéler davantage son Amour. Avant d'entrer librement dans sa passion, Jésus ouvre son coeur à ses disciples et leur dit : " De la sorte le monde saura que j'aime mon père et que j'agis conformément à ce que le père m'a prescrit.(Jn 14, 31) L'amour de Jésus pour son père le fait pleinement communier à sa volonté de salut des hommes, au point de livrer sa vie pour eux. " Dieu en effet a tant aimé le monde qu'il a donné son Fils, son fils unique, pour que tout homme qui croit en lui ne périsse pas mais ait la vie éternelle. Car Dieu n'a pas envoyé son fils dans le monde pour juger le monde, mais pour que le monde soit sauvé par lui. (Jn 3, 16-17) Saint Paul commente en s'écriant : " Que dire de plus ? Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous ? Lui qui n'a pas épargné son propre Fils, mais l'a livré pour nous tous, comment, avec son Fils, ne nous donnerait-il pas tout ? Qui accusera les élus de Dieu ? Dieu justifie ! Qui condamnera ? Jésus Christ est mort, bien plus il est ressuscité, lui qui est à la droite de Dieu et qui intercède pour nous ! Qui nous séparera de l'amour du Christ ? En toutes choses nous sommes les grands vainqueurs par Celui qui nous a aimés. Oui, j'en ai l'assurance : ni la mort ni la vie, ni les anges ni les dominations, ni le présent ni l'avenir, ni les puissances, ni les forces des hauteurs ni celles des profondeurs, ni aucune autre créature, rien ne pourra nous séparer de l'amour de Dieu manifesté en Jésus-Christ, notre seigneur .(Rm 8, 31-39)

Jésus meurt pour "réunir dans l'unité les enfants de Dieu qui sont dispersés " (Jn 11, 51-52). Et ce grand rassemblement, cette réconciliation universelle, se fait autour de l'étendard de la Croix : " Quand j'aurai été élevé de terre, j'attirerai à moi tous les hommes". (Jn 12,32) Jésus est le véritable fils aîné de la parabole du fils prodigue qui a compris le coeur du Père, et qui décide d'aller chercher tous les cadets perdus que nous sommes, conformément au précepte du livre du Lévitique : " si un émigré ou un hôte chez toi a des moyens financiers, que ton frère ait des dettes à son égard, et qu'il se vende à cet émigré, il y aura pour ton frère, même après la vente, un droit de rachat : un de ses frères peut le racheter". (Lv 25, 47-48) C'est ce que Jésus a fait pour nous : il a pris la place de l'esclave que nous étions devenus - le Supplice de la croix était réservé aux esclaves - pour nous donner accès à la liberté des fils de Dieu notre Père.

Nous pouvons maintenant nous demander pourquoi tant de souffrances étaient nécessaires pour nous sauver. Cela fait parti des profondeurs du Mystère de la rédemption : " Nous prêchons un Messie crucifié, scandale pour les Juifs, folie pour les païens, mais pour ceux qui sont appelés, tant Juifs que Grecs, il est Christ, puissance de Dieu et sagesse de Dieu. Car ce qui est folie de Dieu est plus sage que les hommes et ce qui est faiblesse de Dieu est plus fort que les hommes. (1 Co, 23-25)

Les Souffrances du Christ sont un mystère de solidarité par amour : nous savons tous combien il est douloureux de voir souffrir quelqu'un qu'on aime. Combien aimerions-nous prendre sur nous cette souffrance ou du moins souffrir avec l'être aimé pour pouvoir le rejoindre dans son épreuve ! Si nous qui sommes mauvais (Lc 11,13) pouvons ressentir de tels élans de compassion, comment Dieu ne brûlerait-il pas de désir de nous rejoindre dans notre misère et de prendre sur lui toutes nos souffrances, y compris notre mort, pour nous y précéder et nous y offrir la consolation de sa présence.

Le scandale de la croix vient précisément de la gravité des conséquences du péché que Jésus a porté pour nous. N'oublions pas que ce sont nos souffrances qu'il a portées, ce sont nos douleurs qu'il a supportées. Le seigneur a fait retomber sur lui la perversité de nous tous. " Il était déshonoré à cause de nos révoltés, broyé à cause de nos perversités : la sanction, gage de paix pour nous, était sur lui et dans ses plaies se trouvait notre guérison". (Is 53, 4-6)

Saint Paul dira très justement : " C'est à peine si quelqu'un voudrait mourir pour un juste; peut-être pour un homme de bien accepterait-on de mourir. Mais en ceci Dieu prouve son amour envers nous : Christ est mort pour nous alors que nous étions encore pécheurs ".(Rm 5,7-8) Aussi l'amour du Christ nous étreint, à cette pensée qu'un seul, le christ, est mort pour nous tous dans les conditions de souffrance que nous connaissons, pour que par le seul Jésus Christ, règnent dans la vie, ceux qui reçoivent l'abondance de la grâce et du don de justice. Car là où le péché a proliféré, la grâce a surabondé pour que nous puissions entrer dans la joie promise à ceux qui s'ouvrent au don du Salut : " Comme le père m'a aimé, moi aussi je vous ai aimés ; demeurez dans mon amour ." (2 Co 5,14 ; Rm 5,17 ; Rm 5, 20 ; Jn 15,9 ).


Souffrir avec le Christ

Jésus est le seul rédempteur et il ne manque rien à sa passion. Mais le père sauve les hommes par ses deux envoyés, qui sont le Fils et l'Esprit. Lorsque le fils a terminé la grande oeuvre de sa passion, l'Esprit va assurer la distribution par nos ministères de compassion. Marie, parfaite épouse de l'Esprit, est le premier instrument de cette compassion divine de l'Esprit. Elle devient ainsi le modèle de l'église compatissante, appelés à accueillir et à distribuer les grâces de la Passion du Christ jusqu'à ce qu'il revienne dans sa gloire.

S'il est permis de parler de Marie co-rédemptrice - et dès lors de l'église co-rédemptrice - il me semble que ce ne peut être que dans le sens où l'Esprit qui habite en son coeur et agit en elle, est co-rédempteur à travers son ministère de compassion. Dieu seul sauve ; l'homme ne peut rien ajouter à ce salut qui lui est offert gratuitement. Il sauve par la passion et la compassion de son Esprit. Saint Paul disait : " Je trouve ma joie dans les souffrances que j'endure pour vous, et ce qui manque aux détresses du Christ, je l'achève dans ma chair en faveur de son corps qui est l'église". (Col 1,24)

Cela fait appel à la théologie du salut par la foi de saint Paul. Encore une fois, il n'y a rien à ajouter à la passion du Christ, mais il faut acheminer la grâce qu'elle contient jusqu'au coeur des hommes. C'est à ce ministère de compassion que Paul fait allusion, ministère qu'il vit dans la joie de l'Esprit qui agit en lui. Puisque c'est l'Esprit qui anime l'apôtre, c'est donc l'amour du christ qui brûle en son coeur. Dans l'élan de compassion de l'Esprit, les souffrances de l'apôtre sont pour lui autant d'occasions de communier à la passion de son seigneur et de lui manifester ainsi son amour. Et c'est dans cette étreinte compatissante que la passion peut déverser son Fruit de salut dans le coeur de ceux qui l'accueillent.

Le ministère de compassion de l'Esprit est co-rédempteur au sens où sans lui nous ne pourrions nous approprier le don de la rédemption qui ne se déverse que du Coeur transpercé de Jésus dans le notre, lorsque ce dernier s'est ouvert à la compassion par l'action de l'Esprit. Si le coeur de Marie a pu être transpercé par la lance qui s'enfonçait dans le coeur de Jésus (Jn 19,34), c'est que l'élan de compassion de l'Esprit l'avait élevée sur la croix avec son fils au point que leurs deux coeurs n'en faisaient plus qu'un. La croix est l'échelle de Jacob (Gn 28,12), dressée entre ciel et terre, mais il nous faut la gravir dans le dynamisme de l'Esprit de compassion, qui seul peut nous introduire dans la pleine connaissance du mystère de l'Amour crucifié. Lorsque le saint Curé d'Ars prie : " Seigneur donne-moi de t'aimer en souffrant et de souffrir en t'aimant ", ce n'est pas un névrosé qui parle, mais un coeur brûlant d'amour qui cherche à s'élever toujours plus haut sur les ailes de l'Esprit de compassion, pour pouvoir reposer dans le coeur de celui qui est la source et le terme de son désir, un désir purifié, transfiguré, sanctifié.


Paradoxe

La croix, c'est-à-dire la souffrance et la mort, au lien d'être le lieu de l'échec, de l'épuisement, et finalement de la mort du désir, au lieu d'être la signature de son caractère décevant et illusoire, serait plutôt le lieu de l'exaltation du désir, voire de son accomplissement ! Quel paradoxe! C'est le paradoxe de la bonne nouvelle de la victoire de la vie sur toute mort, même si l'accès à cette vie nouvelle passe par la mort. C'est pourquoi nous avons besoin du don de la foi pour oser nous aventurer sur ce chemin de la Pâque où nous précède le Christ.

Mais pour le croyant, la croix glorieuse, c'est-à-dire illuminée par la résurrection du christ, est effectivement le lieu où s'accomplit enfin le désir le plus fou, mais aussi le plus fondamental de l'homme : être uni à dieu pour toujours dans une étreinte d'amour que même la mort ne pourra plus distendre. La croix est le passage dans une vie nouvelle. Dieu s'est fait homme, il a déversé sa vie divine dans la béance du péché qui affecte notre humanité. Il a assumé les conséquences de ce péché jusque dans la mort, afin que nous soyons délivrés de la mort et vivions de sa Vie pour toujours.

Nous pouvons être saisi par la confrontation entre une icône du Christ en Croix et une représentation de la mort du Bouddha. Celui-ci, après avoir pris congé de ses disciples rassemblés autour de sa couche, se retire lentement dans le nirvana dont il ne reviendra plus. Jésus par contre, est debout, élevé entre ciel et terre, les bras ouverts, pleinement déployés, dans un geste d'appel et d'étreinte universelle. Il meurt dans un grand cri : " tout est accompli ", cri de victoire du guerrier vainqueur, cri de naissance du premier-né d'entre les morts. Il remet son esprit entre les mains de son père, penche la tête vers Marie et saint Jean et exhale sur eux son souffle, reproduisant le geste créateur de Genèse 2,7 auquel nous avions fait allusion. Il signifie ainsi la recréation de l'homme à l'image de Dieu, capable à nouveau de vivre de son Esprit.

L'idéal du chrétien n'est pas la croix, mais une vie de charité ; et notre modèle est jésus qui nous a aimés jusqu'à donner sa vie pour nous sur une croix. C'est pourquoi le père l'a souverainement élevé, confirmant par sa résurrection, la victoire de l'amour malgré l'apparent échec du vendredi saint. Désormais nous n'avons plus à craindre pour notre vie : nous savons que Dieu prend soin de ceux qui se livrent à l'amour. Bien plus : " Qui veut sauver sa vie la perdra, mais qui perd sa vie à cause de moi, la sauvera ". (Lc 9,24) Perdre sa vie à cause du Christ, c'est la perdre comme lui au service de la charité ; et ce service, il nous l'a montré par son exemple et prévenu par sa parole qu'il serait crucifiant : " si quelqu'un veut venir à ma suite, qu'il se renie lui-même et prenne sa croix chaque jour, et qu'il me suive ". (Lc 9, 23)

Mais qu'importe, nous savons que le chemin de la croix découche sur la vie véritable, la vie filiale en Christ. Ainsi le crucifié est le modèle pour tous ceux qui veulent s'engager dans l'aventure de l'amour et s'y engager jusqu'au bout, car la mesure de l'amour, c'est d'aimer sans mesure.


Conclusion

Que nous sommes loin de l'idéal du bouddhisme et de l'hindouisme ! Pour le chrétien, l'arrachement au moi empirique ne se poursuit pas en direction d'un esseulement toujours plus grand et de la recherche d'une vacuité : " Ainsi parle le seigneur, le créateur des cieux, lui le Dieu qui fait la terre et la forma, lui qui l'affermit, qui l'a créée non pas comme un lieu vide, qui l'a fait pour être habités : je suis le seigneur : il n'en est pas d'autre! Quand j'ai parlé, je ne me cachais pas quelque part dans l'obscurité de la terre ; je n'ai pas dit aux descendants de Jacob : cherchez-moi dans le vide ". (Is 45, 18-19)

Tout au contraire, cet arrachement le libère pour s'élancer avec toute la force de son amour vers l'autre dans une extase qui lui révèle sa véritable identité. Car de même qu'au sein de la trinité bienheureuse, chaque personne se définit par ses relations aux deux autres, ainsi l'homme, créé à l'image de Dieu, ne reçoit sa véritable identité que de ce tu qui lui fait face et auquel il accepte de s'ouvrir dans la vulnérabilité de l'amour. Ainsi le chemin de la croix est source de vie dès ici-bas, car il est naissance à notre identité profonde, personnelle, celle qui nous vient de Dieu et que l'Esprit nous fait découvrir peu à peu à mesure que nous avançons avec Lui sur le chemin de la charité, dans les traces du Christ.

Et ce chemin est un chemin de joie; peut-être même l'unique chemin d'accès à la joie véritable, celle que nul ne nous ravira (Jn 16,22). Car lorsque le Christ nous enseigne comment demeurer dans son amour et celui du père par obéissance au précepte de la charité fraternelle (Jn 15,12-13), Il ajoute : " je vous ai dit cela pour que ma joie soit en vous et que votre joie soit parfaite". (Jn 15,11)