Le bouddhisme est-il une alternative au christianisme ?

Bouddha

Le bouddhisme connaît un grand succès en Occident. On retrouve de plus en plus de centres de méditation un peu partout, que ce soit des centres zen, tibétain, etc. Ce qui séduit surtout dans le bouddhisme, ce sont les valeurs de compassion, de paix intérieure et de libération, à première vue des valeurs de l'Évangile. Les gens qui se sont convertis au bouddhisme sont souvent des personnes qui ont été déçues par le catholicisme dans leur enfance, mais qui en gardent quand même une certaine nostalgie. Ainsi, ils pensent retrouver les mêmes valeurs que dans l'Évangile dans le bouddhisme, mais sans les dogmes du christianisme. Dans ce texte, nous allons analyser le message originel présenté par le Bouddha et nous allons voir si cela correspond réellement à un véritable équivalent du christianisme.

Essence de la doctrine
Analyse
Foi
Bouddhisme mahayana
Compassion




Essence de la doctrine du Bouddha

L'essentiel de la doctrine du Bouddha peut se résumer dans son fameux discours qu'il a fait à Bénarès. Cette doctrine comprend les "Quatre Nobles Vérités". Globalement, le Bouddha présente une vision de l'homme pessimiste. Le bouddhisme originel constate les lois empiriques et psychologiques qui régissent la transmigration des êtres et le Bouddha offre un chemin pour s'en échapper. Nous allons présenter les quatre "Nobles Vérités" et en faire un bref commentaire.

Première "Noble Vérité".

Voici, ô moines, la noble vérité sur dukkha. La naissance est dukkha, la vieillesse est dukkha, la maladie est dukkha, la mort est dukkha, être uni à ce que l'on n'aime pas est dukkha, être séparé de ce qu'on aime est dukkha, ne pas avoir ce que l'on désire est dukkha; en résumé, les cinq agrégats d'attachement sont dukkha

De la naissance à la mort, la vie est donc un ensemble de souffrances physiques et psychiques. L'être humain est un être imparfait, contingent et impermanent et est entraîné dans le cycle de la naissance et de la mort, allant d'une existence douloureuse à une autre existence douloureuse. Les cinq agrégats font allusions à la doctrine du non-soi (anatman), selon laquelle il n'y a pas de réalité permanente, substantielle qui puisse être appelée soi ou âme. Ces termes ne désignent qu'une combinaison éphémère d'énergie physique ou mentale qui se combinent et se conditionnent mutuellement. On peut les rassembler en cinq agrégats : matière, sensations, perceptions, formation mentales et conscience, cette dernière ne correspondant pas à quelque chose de permanent, mais est plutôt le résultat momentané d'une des combinaisons possibles de ses agrégats. Cette doctrine du non-soi est l'élément vraiment original du bouddhisme, qui le distingue de l'hindouisme.

Deuxième "Noble Vérité".

Voici, ô moines, la noble vérité sur la cause de dukkha. C'est cette soif (désir) qui produit la ré-existence et le re-devenir, qui est liée à une avidité passionnée et qui trouve une nouvelle jouissance tantôt ici, tantôt là, c'est-à-dire la soif des plaisirs des sens, la soif de l'existence et du devenir et la soif de la non-existence (auto-annihilation).

Le bouddha rassemble toutes les formes du désir sous trois soif fondamentales : la soif de l'existence, qui conduit de renaissance en renaissance, la soif du plaisir et son cortège de convoitises décevantes et la soif de l'avoir et de la prospérité de l'avoir. Ces désirs sont vains, car ils portent sur un monde illusoire, auquel ils nous attachent, dans l'ignorance de la vraie nature des êtres et des choses. Donc, c'est l'ignorance qui cause le désir et c'est le désir qui cause la souffrance.

Troisième "Noble Vérité".

Voici, ô moines, la noble vérité sur la cessation de dukkha. C'est la cessation complète de cette soif, la délaisser, y renoncer, s'en libérer, s'en détacher.

Il n'y a pas d'autre moyen pour supprimer la douleur que d'anéantir le désir, s'en délivrer, ne lui laisser aucune place. Puisqu'à chaque désir correspond une souffrance, l'extinction de tout désir conduit nécessairement à l'extinction de toute souffrance.

Quatrième "Noble Vérité".

Voici, ô moines, la noble vérité sur le sentier qui conduit à la cessation de dukkha. C'est le noble sentier octuple, à savoir : la compréhension juste, la pensée juste, la parole juste, l'action juste, le moyen d'existence juste, l'effort juste, l'attention juste et la concentration juste.

Pour supprimer le désir, il faut parcourir le chemin qui conduit l'adepte à une conversion totale de sa manière d'appréhender et d'habiter le monde. Trois voies concernent la conduite éthique : parole juste, action juste et moyen d'existence juste. Trois concernent la discipline mentale : effort juste, attention juste et concentration pure. Deux concernent la sagesse : compréhension juste et pensée juste. L'octuple chemin vers la délivrance des désirs illusoires est l'éveil à la réalité ultime.


Analyse

Même si l'analyse de la condition humaine que le Bouddha fait est pessimiste, il est important de l'analyser au moins une fois dans sa vie. Pour la majorité des habitants de la planète, le passage sur cette terre est un tissu de souffrances, de combats, d'espoirs déçus. La révolte rend encore plus cuisante la morsure de la douleur et la soumission fataliste indigne l'homme. Le Bouddha refuse de recourir au Destin ou à un être suprême pour expliquer la souffrance. C'est en l'homme même qu'il cherche la cause et non dans une Cause première divine qui lui infligerait ce triste sort. Le Bouddha ne fait pas pour autant un discours moraliseur, recourant à des catégories de Bien et de Mal, ce qui supposerait un fondement transcendant absolu. Bien plus radicalement, il met en cause le dynamisme profond de l'être humain : son désir. De lui et de lui seul procède la souffrance, car l'objet sur lequel il se porte est illusoire et sa course ne peut dès lors qu'être décevante.

Cette anthropologie s'ouvre également sur une ontologie très particulière qui conduit certains commentateurs à se demander si dans la perspective bouddhiste, le monde existe en soi ou s'il n'est qu'un effet de notre aveuglement et de notre ignorance. Le Bouddha ne s'est jamais prononcé sur cette question de la réalité du monde extérieur et a toujours récusé les spéculations métaphysiques qui entretiennent l'illusion du je pensant et le désir du savoir.

Une question que l'on peut se poser est de se demander où l'être humain trouve-t-il sa consistance si la pensée est suspecte et le monde extérieur illusoire. C'est ici que la doctrine du non-soi, qui consiste à affirmer qu'il n'y a pas de référence permanente qui puisse être appelé soi ou âme, est intéressante. Le révérend Walpola Rahula écrit : " Ce que l'on appelle je ou être est seulement une combinaison d'agrégats physiques et mentaux qui agissent ensemble d'une façon interdépendante dans un flux de changements momentanés, soumis à la loi de cause et d'effet. Il n'y a rien de permanent, d'éternel et sans changement dans la totalité de l'existence universelle. " Il faut renoncer à chercher un fondement ontologique, si ce n'est dans le vide ou plutôt dans la vacuité, ce concept ne désignant ni l'être ni le néant. Il ne s'agit pas d'un principe métaphysique, mais d'une réalité spirituelle homogène, indéterminée, dont on ne peut rien affirmer ni nier, et que l'on atteint par une attitude pratique de non-affirmation systématique. Le terme vacuité désigne un état de pure potentialité, en amont de toute différenciation individualisante; et même plus radicalement, en amont de tout acte concret d'existence particulier, d'où l'expression surprenante de non-être parfois utilisée pour désigner cet état fondamental. L'objection qui nous vient spontanément à l'esprit concerne bien sur le passage à l'acte à partir de cette pure potentialité originelle : comment penser cette transition sans introduire de dualité aux origines ? Nous ne trouverons pas de réponse à cette question, car le Bouddha refuse de s'engager sur le terrain de la métaphysique.

Le sujet substantiel est à nouveau réduit à l'état d'illusion. Il est une passion inutile qui s'auto-entretient par la persistance de son désir, seule cause de l'illusion du je personnel. Une fois que ce je est apparu, il continue à désirer et donc à s'auto-engendrer d'incarnation en incarnation. Le chemin de l'extinction du désir est conjointement un chemin de suppression du je personnel qui entretient le désir. L'originalité de l'anthropologie du Bouddha est de définir le sujet personnel comme un être de désir, mais un désir aussi vain que le sujet qui l'entretient.


Foi

Le bouddhisme se présente souvent comme une religion non-dogmatique, à l'opposé du christianisme qui serait composé uniquement de dogmes. Il est bien beau d'affirmer cela, mais comment une personne ordinaire fait-elle pour comprendre les quatre "Nobles Vérités" ? En réalité, si on analyse bien le bouddhisme, il faut poser un acte de foi au départ. La doctrine du Bouddha remplace les écritures sacrées et jouit d'une autorité absolue. Chacun est appelé à vérifier la pertinence des vérités à la base du système, mais pour les vérifier existentiellement, il faut d'abord les accueillir comme vraies, c'est-à-dire accorder sa foi au Bouddha. C'est la même chose que le christianisme finalement. Quand on fait l'expérience de l'Esprit Saint, d'une rencontre avec le Christ, du sacrement du pardon, etc. on ne remet plus en doute les dogmes, car on les a vécus. Donc, dire que le christianisme est basé uniquement sur des dogmes et que le bouddhisme est essentiellement non-dogmatique est faux. L'acte essentiel par lequel on devient bouddhiste consiste dans la triple prise de refuge qui consiste à répéter trois fois la sentence suivante :

" Je prends mon refuge dans le Bouddha,
Je prends mon refuge dans le Dharma
Je prends mon refuge dans le Sangha."

La prise de refuge consiste en un acte d'abandon, de confiance absolue dans la personne du Bouddha, dans sa doctrine et dans la communauté qu'il a fondée.

Ce que j'ai dit précédemment concernait principalement le bouddhisme du Petit Véhicule. Il existe cependant un autre bouddhisme plus connu : le Mahayana ou Grand Véhicule. Il se divise en plusieurs courants, comme le bouddhisme zen, tibétain, Terre Pure, etc. Je n'analyserai pas ces différents courants ici, car mon but était plutôt de rappeler sur quoi était fondé le bouddhisme, mais je donnerai quand même quelques commentaires sur le Mahayana et les bodhisattva.


Bouddhisme Mahayana

Dans le bouddhisme originel, l'arhat cherchait l'illumination dans se préoccuper d'autrui. Dans le Mahayana, la notion d'arhat est remplacée par celle de bodhisattva, qui ne se soucie pas seulement de sa propre délivrance, mais qui veut apporter aussi une libération aux autres. Celui-ci fait donc le voeu de ne pas atteindre l'éveil tant que tous les hommes ne se seront pas délivrés. Ainsi apparaît supposément une notion de compassion universelle.


Compassion

Le Bodhisattva est un sage éveillé à la vacuité de toutes choses et ayant dépassé toute dualité, y compris celle de l'altérité personnelle. Dès lors sa compassion ne saurait être que la sollicitude du tout envers chacune de ses parties constitutives, encore isolées dans l'ignorance. De plus, comment ce moi, qui n'est qu'une illusion à la vie dure, à l'origine de tant de souffrances, pourrait-il faire objet d'un véritable amour de compassion. Et enfin, comment " aimer " quand on n'existe plus en tant que sujet ?

Nous pressentons bien que cette " auto-compassion " du bodhisattva, pour respectable qu'elle soit, n'a pas grande chose à voir avec la compassion du Christ. Le Verbe, seconde Personne de la Trinité, prend chair de notre chair pour assumer notre condition humaine jusque dans les ultimes conséquences du péché : la souffrance et la mort, afin de nous offrir gratuitement la participation à sa Vie de Ressuscité. La compassion ici est bien réelle : Il souffre avec nous et pour nous, et nous offre les mérites de sa Passion afin de rétablir l'Alliance d'Amour que nous avions rompue par le péché. Dans l'Express, Yves Duteil affirmait que la compassion biblique ressemblait à de la pitié, alors que pour le bouddhiste elle consiste en une attitude globale face à l'univers. On pourrait ajouter : tellement globale qu'elle n'atteint plus l'individu, réduit à une illusion ! Le cardinal de Lubac faisait déjà remarquer : " Quelques historiens d'Occident font ici une méprise. Ayant bien vu que la pitié bouddhique ne s'arrêtait pas au cas particulier et qu'elle n'était point à confondre avec les mouvements d'une sensibilité facile, ils ont pris trop vite son caractère général pour une marque d'universalité, oubliant qu'il y a du général à l'universel toute la différence de l'abstrait au concret. "

La pitié la plus élevée dans le bouddhisme, est celle qui s'est dégagée de l'être et de sa souffrance, pour ne plus avoir d'objet particulier si ce n'est la vertu pure, sans contenu : elle ne vise plus aucun être ni aucune réalité, elle n'est même plus le fait d'aucun sujet particulier, elle est un facteur universel mais nullement anthropomorphique.

Le Christ Jésus n'est pas venu pour sauver le genre humain mais chaque homme en particulier, sans en oublier aucun. Chacun est pour lui unique, porteur d'un nom, d'un visage, d'une histoire qu'il connaît : "Si tu traverses les eaux, je serai avec toi ... Si tu passes par le feu, la flamme ne te brûlera pas, car je suis le Seigneur ton Dieu, le Saint d'Israël, ton sauveur. Tu comptes beaucoup à mes yeux, tu as du prix et je t'aime". Et c'est à chaque personne individuellement que le Seigneur offre sa Miséricorde comme une invitation à retrouver le chemin de filiation divine dont nous nous sommes égarés par le péché.

Dans une autre page, intitulé Du Bouddha au Christ, nous montrerons la réponse du christianisme à la doctrine du Bouddha.