La sens de la croix!

Christ

Comment la croix nous sauve-t-elle ?

À cette question, nous pouvons répondre : " en nous convertissant. " À la croix, le Christ nous sauve en nous donnant le témoignage d'un amour qui seul peut nous convertir. Car notre rédemption n'est pas quelque chose qui se passe entre Jésus et son Père. Elle se passe entre Jésus avec son Père, d'un côté, et nous, de l'autre. Le Père envoie son Fils pour nous sauver. Celui-ci vient partager notre vie, nous annoncer le Royaume de Dieu, c'est-à-dire la miséricorde de Dieu pour tous les pécheurs. Il s'assied à la table des pécheurs. Il s'invite chez Zachée. Il se laisse toucher chez Simon par la pécheresse publique. Il guérit ceux qui sont malades. Que cherche-t-il ? Tout simplement à nous convertir : " Convertissez-vous et croyez à l'Évangile " (Mc 1,15). Car Jésus ne veut pas nous sauver sans nous. Il vient en quelque sorte " implorer " notre conversion à la foi et à l'Évangile. Mais cette conversion passe par l'usage de notre liberté. Devant cette proposition nous sommes toujours libres de dire OUI ou NON.

Or que voyons-nous ? Après un moment d'enthousiasme, les partenaires de la prédication de Jésus s'éloignent. Le conflit s'engage avec les autorités religieuses de son peuple. Puisque son message d'amour et de pardon, de justice et de vérité, ne convainc pas, il va le lester de tout le poids de son existence et de sa vie. Jésus sera le martyr de sa mission de conversion. Il lui fallait aller jusque-là pour changer notre coeur et nous faire prendre conscience de notre péché. Du haut de la croix, il nous invoque et nous supplie de nous convertir à l'amour.

Ô mon peuple, que t'ai-je fait ? En quoi t'ai-je contristé ? Réponds-moi ! Je t'ai fait sortir de la terre d'Égypte. Est-ce pour cela que tu as préparé une croix à ton Sauveur ? Durant quarante années, je t'ai guidé dans le désert ; je t'ai nourri de la manne. Et je t'ai fait entrer dans un pays d'abondance. Est-ce pour cela que tu as préparé une croix à ton sauveur ? Qu'aurais-je dû faire pour toi que je n'aie point fait ? Je t'ai planté comme ma vigne la plus belle, et tu ne m'as donné qu'un jus amer, du vinaigre pour étancher ma soif. D'un coup de lance tu as percé le coeur de ton Sauveur ! Moi j'ai ouvert devant toi la mer. Et toi, d'un coup de lance, tu m'as ouvert le côté ! Moi j'ai marché devant toi dans la colonne de nuée. Et toi, tu m'as conduit au prétoire de Pilate ! Moi je t'ai nourri de la manne dans le désert. Et toi tu m'as donné des soufflets et des coups de fouet ! Moi je t'ai fait boire l'eau vive jaillie du rocher. Et toi, tu m'as fait boire du fiel et du vinaigre ! Moi je t'ai élevé au-dessus des autres, par ma toute-puissance. Et toi, tu m'as élevé sur le gibet de la Croix ! " Ô mon peuple, que t'ai-je fait ? En quoi t'ai-je contristé ? Réponds-moi !

La " conversion " de Dieu vers nous jusqu'à la mort nous invite à la conversion vers lui et nous donne la possibilité de répondre à cet amour par notre amour. L'exemple qu'il nous donne est plus qu'un exemple, il est un don, une grâce. On peut reprendre ici l'image de l'adoption. Un couple qui adopte un enfant fait à celui-ci un nouveau don de la vie, parce qu'il a " trouvé grâce " à leurs yeux. Ils lui prouvent ainsi leur amour. Ils lui donnent aussi la possibilité de répondre à son tour à l'amour de ses nouveaux parents en intériorisant en lui ce même amour. Mais tout dépend aussi de son acceptation, ou de son refus : la greffe familiale peut prendre ou ne pas prendre. N'en va-t-il pas de même pour le geste du Christ qui est non seulement la proposition d'une réconciliation mais encore celle d'une adoption divine ?


La faute et le péché

À notre époque la notion même de péché est niée. Pour certains jeunes elle est même un non-sens ou un maléfice dont la civilisation judéo-chrétienne est responsable. Une telle attitude n'est pas très étonnante, car le sens du péché et le sens de Dieu sont solidaires. Réfléchissons-y un instant.

Un homme entend la voix de sa conscience. Il comprend que certaines des actions ou des attitudes de sa vie sont autant de reproches vivants qu'il se fait à lui-même. Il a honte d'avoir commis certaines choses et les cache : mensonges, manoeuvres ou trahisons dans la lutte pour la vie, infidélités, avidité, violences, etc. Ce sont des fautes qui blessent l'image qu'il a de lui-même. Mais ce sens moral peut s'émousser avec le temps, du fait qu'il s'habitue à vivre ainsi. On peut espérer qu'un jour ou l'autre il vivra un choc révélateur et changera sa manière de vivre.

Avoir le sens de la faute est nécessaire à tout homme digne de ce nom. Mais le sens de la faute n'est pas encore le sens du péché. Quand je considère ma faute, je me juge d'abord par rapport à moi-même, et éventuellement aussi par rapport aux autres. Le sens du péché intervient quand je comprends que ma faute concerne également Dieu et qu'elle fait du mal aux autres plus qu'à moi-même. Je lis alors mon péché comme la contradiction du double commandement de l'amour : aimer Dieu de tout son coeur et aimer les autres comme soi-même.

Remarquons que la foi chrétienne ne commence pas par accuser l'homme de son péché. Le péché n'est présent dans le Credo que sous la forme du " pardon des péchés ". C'est le pardon qui révèle le péché à travers l'image du Christ en croix. C'est quand je me convertis que je découvre le poids de mes péchés personnels et m'en détache. C'est pourquoi les saints se considèrent comme les plus grands pécheurs de l'humanité.


La beauté de l'amour est capable de convertir

Ce qui nous touche dans la mort de Jésus, c'est cette beauté de l'amour qui va jusqu'à la mort. Du lien entre l'amour et la mort, comme entre les deux charbons d'un arc électrique, jaillit la lumière de la beauté ou de la gloire de Dieu. N'est-ce pas ce que la représentation de la croix a cherché à faire voir à travers les âges ?

C'est pourquoi on peut parlé de séduction. Sans doute le terme de séduction est-il ambigu, car la mauvaise séduction existe, celle de la " femme séduite " par exemple. Jésus lui-même a été accusé d'être un séducteur et un trompeur. Mais prenons le terme dans son sens positif, celui de Jérémie disant à Dieu : " Tu m'as séduit, Seigneur et je me suis laissé séduire " (Jr 20,7). Nous sommes séduits par toute vraie beauté et, au sommet de toute beauté, il y a l'amour qui ne se justifie par rien d'autre que lui-même. Oui, Dieu est venu nous séduire : Jésus nous séduit. Pascal disait la même chose dans son propre langage : " Oh! Qu'il est venu en grande pompe et en une prodigieuse magnificence aux yeux du coeur qui voient la sagesse [...] Il est venu avec l'éclat de son ordre ", l'ordre de l'amour.

La séduction devant l'amour est de l'ordre de l'expérience. Une explication de plus n'y ajouterait rien. On peut sans doute commenter et analyser la 5e symphonie de Beethoven ou la Joconde de Léonard de Vinci. Mais on ne peut pas prouver que cette musique et ce tableau sont beaux. Cela dépend de la richesse intérieure de chacun. Il en va de même au pied de la croix. Dieu s'adresse à nous comme à des hommes et à des femmes qui ont un coeur en même temps qu'une raison. Il sait que le beau est aussi le signe du vrai.


Un amour qui fait " craquer " l'homme

Quand nous devenons perméables à la preuve par l'amour, un choc se produit en nous. Tout vacille et quelque chose " craque ", comme il a été dit. L'idée est d'ailleurs biblique puisqu'elle se trouve au coeur du mot contrition : le Psaume 50 parle d'un coeur contrit et " broyé ". La mort de Maximilien Kolbe nous montre que même le SS qui a accepté l'échange entre Maximilien et le père de famille a en quelque sorte " craqué ". C'est donc au plus profond de lui-même que ce SS a été touché et a connu un moment de conversion. Il avait rencontré la beauté de l'amour.

Ces exemples contemporains sont des relais qui nous font comprendre le sens de la croix, pour nous aider à retrouver avec une fraîcheur nouvelle tout le poids d'humanité de cet événement devant lequel nous risquons d'être blasés. Si la croix du Christ, relayée par tous les exemples de ceux qui sont morts comme lui, avec lui et pour lui, en rendant témoignage à l'amour et la vérité, ne nous disait plus rien aujourd'hui, alors ne faudrait-il pas crier : malheur à nous ?

D'ailleurs, tout exemple de vie donnée pour une juste cause - même en dehors du christianisme - mérite un souverain respect et nous invite à la conversion : par exemple, la conversion de notre égoïsme en oubli de soi. La culture de nos pays développés sera-t-elle capable de se laisser ébranler, de craquer, devant des exemples de ce genre ?

Telle est en définitive la " stratégie " de la croix, si l'on peut dire. Elle est ordonnée tout entière à notre conversion. La croix nous sauve parce qu'elle nous convertit.