Flavius Josèphe

Flavius

Si nous cherchons des références à Jésus hors des écrits canoniques du premier ou deuxième siècle après Jésus-Christ, nous sommes premièrement déçus par le manque de documents lui faisant référence. Il faut cependant se rappeler que les Juifs et les païens de cette période, s'ils étaient peut-être conscients du début d'une nouvelle religion, étaient plus au courant de l'existence du christianisme que de son supposé fondateur Jésus. Plusieurs de ces écrivains ont eu des contacts avec des Chrétiens, mais aucun avec le Christ que ces Chrétiens adoraient. Cela nous rappelle seulement que Jésus était un Juif marginal, à la tête d'un mouvement marginal dans une province marginale du vaste Empire Romain. Étant donné ces faits, il serait même surprenant qu'un Juif ou un païen parle de lui au premier siècle. En fait, il existe quelques références possibles à Jésus, comme par exemple Flavius Josèphe.


Passage dans la Guerre Juive
Premier passage dans Les Antiquités Juives
Testimonium Flavianum
Origine du Testimonium Flavianum
Sources de Flavius Josèphe
Conclusion


Passage dans la Guerre Juive

Le premier témoin potentiel de la vie de Jésus est le Juif aristocrate, politicien, soldat et historien, Joseph ben Matthias (A.D. 37/38 - 100). Connu sous le nom de Flavius Josèphe à cause de ses patrons qui étaient les empereurs Flavians (Vespasian, Titus et Dominitian), il a écrit deux grand livres : La Guerre Juive, écrite après la chute de Jérusalem vers 70 A.D. et les Antiquités Juives, écrites entre 93-94 A.D. Les deux livres contiennent des références à Jésus. Le problème est de déterminer si elles sont authentiques

Le premier passage concernant Jésus est une longue interpolation trouvée uniquement dans la vieille version Russe de La Guerre Juive. Ce passage est une condensation de plusieurs événements des Évangiles, accompagnés de légendes étranges que l'on retrouve dans les Évangiles apocryphes. Malgré les tentatives ingénieuses de Robert Eisler pour défendre l'authenticité de ce passage, presque tous les spécialistes refusent aujourd'hui l'authenticité de ce passage. Il ne serait donc pas de Josèphe lui-même.


Premier passage dans Les Antiquités Juives

Il est plus difficile de juger les deux références à Jésus dans Les Antiquités Juives. Le plus court passage - et celui auquel on accorde le plus de crédibilité - se passe dans un contexte où Josèphe vient juste de décrire la mort du procurateur Festus et il annonce que Albinus sera son successeur (A.D. 62). Pendant que Albinus est en chemin pour la Palestine, le grand prêtre Ananus le Jeune convoque les sanhédrins sans le consentement du procurateur pour mettre à mort certains ennemies. Voici le passage clé (Ant. 20.9.1 200) :

Étant ce type de personne (un sans-cœur de Sadducéen) Ananus, pensant qu'il avait une opportunité favorable parce que Festus était mort et que Albinus n'était pas encore arrivé, a organisé une rencontre des juges et a amené le frère de Jésus qu'on appelle le Messie (ton adelphon Iesou ton legomenou Christou), Jacques par son nom, et quelques autres personnes. Il les a accusés d'avoir transgressé la loi et les a amenés pour être lapidés.

Il y a plusieurs points intrigants dans ce passage.

1.Premièrement, contrairement au texte qui parle de Jésus dans la vieille version Russe de La Guerre Juive, ce passage se retrouve dans la version grecque des Antiquités. L'historien de l'Église du 4e siècle, Eusèbe parle également de ce passage dans son Histoire Ecclésiastique.

2. Deuxièmement, contrairement à la version Russe de La Guerre Juive où l'on retrouve un résumé du ministère de Jésus, nous avons ici seulement une petite référence, presque biaisé à quelqu'un qu'on appelle Jacques, que Josèphe considère comme un personnage mineur. Il est simplement mentionné ici parce que son exécution illégale a causé la déposition d'Ananus. Mais parce que le nom de Jacques (Iakobos) est si commun dans la langue juive et dans les écrits de Josèphe, ce dernier sent le besoin de préciser de quel Jacques il parle. Josèphe ne semble pas lui connaître de parents, car sinon il aurait pu parle de Jacques fils de Joseph par exemple. Il est donc forcé de l'identifier par son frère mieux connu, Jésus, qui est le Jésus qu'on appelle le Messie.

3. Cela nous mène à un troisième point signifiant : la façon que le texte identifie Jacques n'a pas grande chance de venir d'une main Chrétienne ou d'une source Chrétienne. Ni le Nouveau Testament, ni les premiers écrivains Chrétiens parlent de Jacques de Jérusalem comme le " frère de Jésus " (ho adelphos Iesou), mais plutôt - avec le respect auquel on s'attend - comme " le frère du Sauveur " (ho adelphos tou kyriou) ou " le frère du Seigneur " (ho adelphos tou soteros). Paul, qui n'aimait pas beaucoup Jacques, l'appelle " le frère du Seigneur " dans Gal 1 :19 et il n'y a pas de doute qu'il pense spécialement à lui quand il parle " des frères du Seigneur " dans 1 Cor 9 :5. Hegesippus, l'historien de l'Église du deuxième siècle qui était un Juif converti et qui venait probablement de Palestine, parle de " Jacques, le frère du Seigneur " (dans l'Histoire Ecclésiastique 2.23.4). Nous voyons donc que le fait que Josèphe parle de Jacques comme " le frère de Jésus " ne concorde pas avec l'écriture du Nouveau Testament, ni avec l'usage patristique du premier siècle et n'a donc pas grande chance de venir d'une interpolation chrétienne.

4. Quatrièmement, un autre fait, qui semble favoriser que le texte vient de Josèphe et non d'une interpolation chrétienne des premiers siècle, est que Josèphe rapporte le martyr de Jacques d'une autre manière et dans un autre temps que le fait Hegesippus. Josèphe rapporte que Jacques a été lapidé à mort sous les ordres du grand prêtre Ananus avant que la Guerre Juive commence (62 a.d.). D'après Hegesippus, les scribes et les pharisiens amènent Jacques sous les remparts du temple de Jérusalem. Ils commencent alors à lui lancer des pierres, mais sont arrêtés par un prêtre. Finalement, un homme le tue à coup de bâtons(2.23.12-18). Le martyr de Jacques est suivi, d'après Hegesippus, par le siège Vespasien de Jérusalem (A.D. 70). Eusèbe est attentif au fait que ce que dit Hegesippus est en accord avec ce que dit Clément d'Alexandrie. C'était donc l'histoire Chrétienne classique. Encore une fois, il y a donc peu de chance que la version de Josèphe soit le résultat d'un changement qu'un chrétien aurait fait des Antiquités Juives.

5. Cinquièmement, il y a également une grande différence entre le long, légendaire et édifiant (pour les Chrétiens) récit que nous rapporte Hegesippus et la courte mention de Josèphe, qui semble plus intéressé par le comportement illégal d'Ananus, que par la foi et la vertu de Jacques. En fait, Josèphe ne nous dit jamais pourquoi Jacques a été l'objet de la colère d'Ananus, à moins qu'être le frère de " Jésus qu'on appelle le Messie " soit assez pour être considéré comme un crime. Jacques semble plutôt être une victime parmi plusieurs, qu'un glorieux martyr mourant. Ce qui est aussi frappant est la description des Sadducéens comme des êtres sans cœur et brutaux, par Josèphe qui est en faveur des Pharisiens. En effet, la vue plus négative des Sadducéens par Josèphe est une des plus grands différents du livre des Antiquités par rapport au livre la Guerre Juive. En résumé, ce n'est pas surprenant que le grand spécialiste de Josèphe Louis H. Feldman note : " …peu de spécialistes ont douté de l'authenticité de ce passage de Jacques. "


Testimonium Flavianum

Si nous jugeons ce court passage concernant Jacques comme authentique, cela va nous aider pour juger le passage plus compliqué que nous retrouvons dans les Antiquités 18.3.3 63-64. C'est le passage qu'on appelle Testimonium Flavianum. Presque toutes les opinions possibles ont été émises sur de ce passage. On peut résumer ces opinions en quatre principales.

1. Le passage qui parle de Jésus est une entière interpolation chrétienne. Josèphe ne parle pas du tout de Jésus dans ce passage des Antiquités.

2. Même s'il y a des signes d'une rédaction Chrétienne, ce passage parlait déjà de Jésus, mais peut-être de façon négative, ce qui a fait qu'un écrivain Chrétien a modifié ce passage pour le rendre plus positif.

3. Ce passage des Antiquités est presque entièrement ce que Josèphe a écrit. Les deux ou trois insertions par un écrivain Chrétien peuvent facilement être isolées de ce qui vient de Josèphe lui-même.

4. Le Testimonium a été écrit entièrement par Josèphe.

La quatrième position n'est presque plus défendue par les spécialistes. La première opinion est défendue par quelques spécialistes, mais n'est pas l'opinion de la majorité. La plus part des spécialistes actuels se positionnent entre la deuxième et la troisième opinion. Nous retrouvons, parmi les spécialistes qui croient que ce passage a été écrit au départ par Josèphe, mais qu'un Chrétien l'a modifié, les spécialistes Juifs Paul Winter et Louis H. Feldman, les spécialistes Chrétiens orthodoxes S.G.F. Brandon et Morton Smith, le Protestant James H. Charlesworh et les Catholiques Carlo M. Martini, Wolfgang Trilling et A.-M. Dubarle.

Si on traduit le Testimonium du texte grec des antiquités, voici ce qu'on peut lire :

En ce temps-là est apparu Jésus, un homme sage, si on peut l'appeler un homme. Il faisait des actions surprenantes et enseignait aux gens qui recevaient la vérité avec plaisir (ton hedone talethe dechomenon). Il avait des disciples parmi les Juifs et parmi les Grecs. Il était le Messie. Et quand Pilate, à cause d'une accusation des juifs, l'a condamné à la croix, ceux qui l'ont aimé auparavant n'ont pas cessé de le faire. Il leur est apparu au troisième jour, de nouveau vivant, comme les divins prophètes, qui racontent des choses merveilleuses à son sujet, l'avaient dit. Et jusqu'à ce jour, la tribu de Chrétiens, nommé à partir de lui, n'est pas morte.

Voici le texte grec, avec ce que je pense être les additions chrétiennes entre parenthèses:

ginetai de kata touton ton chronon Iesous sophos aner, (eige andra auton legein chre;) en gar paradoxon ergon poietes, didaskalos anthropon ton hedone talethe dechomenon, kai pollous men Ioudaious, pollous de kai tou Hellenikou epegageto; (ho christos houtous en.) kai auton endeixei ton proton andron par hemin stauro epitemekotos Pilatou ouk epausanto hoi to proton agapesantes; (ephane gar autois triten echon hemeran palin zon ton theion propheton tauta te kai alla myria peri autou thaumasia eirekoton.) eis eti te nyn ton Christianon apo toude onomasmenon ouk epelipe to phylon.

Au départ, trois passages dans le Testimonium ont vraiment l'air d'être origine chrétienne :

1) la phrase " si on peut l'appeler un homme " cherche à montrer qu'appeler Jésus homme est correct, mais qu'il ne faut pas oublier qu'il est plus grand que cela. Or, un Chrétien croit que Jésus est Dieu et homme. Cependant, comme le fait remarquer Dubarle, Josèphe utilise des hyperboles (en utilisant les mots " divin " ou " divinité ") pour qualifier des grands personnages religieux du passé. Donc Dubarle pense que la phrase " si on peut l'appeler un homme " est réellement de Josèphe. Cependant, je ne pense pas que le contexte du Testimonium peut laisser croire que Josèphe emploierait une hyperbole pour parler de Jésus.

2) " Il était le messie " est clairement une profession de foi chrétienne (Luc 23 : 35, Jean 7 : 26, Actes 9 : 22- chaque fois avec l'utilisation du grec houtos qu'utilise ici Josèphe et chaque fois dans un contexte où il y a des juifs incroyants.) C'est quelque chose que Josèphe le Juif n'admettrait jamais. De plus, l'affirmation " il était le Messie " ne semble pas à sa place où il se trouve dans le texte et dérange le déroulement de la pensée. Si l'affirmation " il était le Messie " était présente dans le texte, on s'attendrait à ce qu'elle se trouve immédiatement après " Jésus " ou " homme sage ", où l'identification ferait plus de sens. Donc, contrairement à Dubarle, je considère que toutes les tentatives pour sauver l'affirmation, en l'interprétant comme si Josèphe voulait dire " on pensait de lui qu'il était le Messie " ne sont pas correctes.

D'autres critiques ont essayé de conservé une référence à Christos, " le messie ", sur la base que le titre semble présupposé par la dernière partie du Testimonium, où les Chrétiens sont dit " nommés d'après lui " (c'est-à-dire Jésus qui est appelé Christ). Cette explication du nom de Chrétien semble avoir besoin d'une référence antérieure au titre de Christ. Mais comme le dit André Pelletier, une étude du style de Josèphe et d'autre écrivain de son temps montre que la présence de " Christ " n'est pas demandé par la dernier passage où il est écrit que les chrétiens sont nommés d'après lui. Dans certains passages, Josèphe et d'autres écrivains Gréco-Romains (comme par exemple Cassius Dio) considère que c'est de la pédanterie de mentionner explicitement une personne explicitement après qu'une autre personne ou une autre place est nommée ; cela serait une insulte à la connaissance et à la culture du lecteur d'expliciter un lien qui est considérer comme acquis. De plus, une référence au nom de Christ ou de Chrétien, sans explication, est exactement ce à quoi nous devrions nous attendre de Josèphe, qui n'a pas le désir d'augmenter les attentes d'un sauveur parmi les Juifs.

3) L'affirmation d'une apparition après la mort (" Il leur est apparu au troisième jour, de nouveau vivant, comme les divins prophètes, qui racontent des choses merveilleuses à son sujet, l'avaient dit ") est clairement une profession de foi chrétienne, incluant une croyance fidèle aux Écritures. (Cor 15 : 5) Dubarle cherche à montrer, en réinterprétant le texte, que l'affirmation de cette apparition après la mort par Josèphe est en fait une citation de Josèphe de l'enseignement des disciples. À mon avis, la reconstruction de Dubarle réside sur une construction faible, qui s'inspire trop des témoins indirects du Testimonium chez les pères de l'Église.

En résumé, la première impression d'une interpolation chrétienne peut bien être l'impression correcte. Un second regard confirme cette première impression. Ces trois passages Chrétiens sont des phrases qui interrompent le flot de ce qui est autrement un texte concis, écrit habituellement :

En ce temps-là est apparu Jésus, un homme sage. Il faisait des actions surprenantes et enseignait aux gens qui recevaient la vérité avec plaisir. Il avait des disciples parmi les Juifs et parmi les Grecs. Et quand Pilate, à cause d'une accusation des juifs, l'a condamné à la croix, ceux qui l'ont aimé auparavant n'ont pas cessé de le faire. Et jusqu'à ce jour, la tribu de Chrétiens, nommé à partir de lui, n'est pas morte.

Le flot de la pensée est clair. Josèphe appelle Jésus par le titre général " homme sage " (sophos aner) Il procède ensuite à une description de ce titre en disant ses caractéristiques majeurs dans le monde Gréco-Romain : faiseur de miracles et enseignements vrais. Ces deux caractéristiques de sa sagesse lui ont permis de gagner plusieurs disciples parmi les Juifs et les Païens et ceci l'a mené à être accusé devant Pilate. Malgré sa mort honteuse sur une croix, ses disciples lui sont restés fidèles et la tribu des Chrétiens n'est pas encore morte.


Origine du Testimonium Flavianum

Mais même si on enlève des éléments douteux pour découvrir un texte plus plausible, est-ce qu'il existe assez de raison pour affirmer que ce texte vient vraiment de Josèphe ? La raison est oui ; notre hypothèse initiale peut être confirmée par plus de considérations tirés de l'histoire du texte, de son contexte, de son langage et de sa pensée.

1. Premièrement, contrairement au passage à propos de Jésus en slavon dans la Guerre Juive, le Testimonium est présent dans tous les manuscrits Grec et dans toutes les nombreuses traductions en Latin, faites par l'école de Cassiodorus au 6e siècle. Ces faits doivent cependant être balancés, cependant, par la constatation que nous avons seulement trois versions du manuscrit Grec du livre 19 des Antiquités et que le plus vieux date du 11e siècle. On doit aussi penser au fait que les pères de l'Église avant Eusèbe ne parlent pas du Testimonium. Il existe plusieurs raisons pour expliquer ce silence et nous y reviendrons plus tard. Nous pouvons cependant tout de suite dire que si les premiers manuscrits de Josèphe ne contenaient pas les trois ajouts fait par des Chrétiens, nous pouvons comprendre pourquoi les pères de l'Église n'étaient pas favorables à parler de cet écrit, car il n'y a aucune référence à la croyance Chrétienne que Jésus est le Fils de Dieu et qu'il est ressuscité d'entre les morts. Cela expliquerait la raison pour laquelle Origène affirme au 3e siècle que Josèphe ne croyait pas que Jésus était le Messie (Commentaire de l'Évangile de Matthieu 10.17 ; Contre Celse 1.47) Le texte qu'Origène a consulte sur le Testimonium ne contenait pas les interpolations ; et sans ses interpolations Chrétiennes, le Testimonium, aux yeux d'un Chrétien, témoigne seulement de l'incroyance de Josèphe, ce qui n'est pas un instrument utile d'apologétique pour s'adresser aux païens ou un instrument utile de polémique dans les controverses christologiques.

2. Deuxièmement, après avoir conclu que la phrase " le frère de Jésus qu'on appelle le Messie, Jacques par son nom " est un passage authentique du texte du Livre 20, une référence antérieure à Jésus devient un a priori. Dans Ant. 20.9.1 Josèphe pense que, pour expliquer qui est Jacques, c'est suffisant de le mettre en relation avec " Jésus qu'on appelle le Messie ". Josèphe ne sent pas qu'il doit expliquer qui est Jésus ; il est présumé être le point fixe connu pour expliquer qui est Jacques. Cela ne ferait pas de sens pour le public de Josèphe, qui est principalement païen, si Josèphe n'avait pas précédemment introduit Jésus et expliqué quelque chose à son sujet.

Cela ne prouve pas que le texte que nous avons isolé dans Ant.18.3.3 est l'original, mais cela rend probable qu'il existe une référence à Jésus qui se trouvait dans le texte original des Antiquités.

3. Troisièmement, le vocabulaire et la grammaire du passage (après le retrait du matériel clairement Chrétien) est cohérent avec le style et le langage de Josèphe ; on ne peut pas dire la même chose quand le vocabulaire et la grammaire du texte sont comparés avec ceux du Nouveau Testament. En fait, plusieurs mots clés du Testimonium sont absents du Nouveau Testament ou sont utilisés dans des sens totalement différents. À l'opposé, presque tout les noms clés du Testimonium se retrouvent ailleurs dans l'œuvre de Josèphe - en fait, la plupart du vocabulaire est cohérent avec le style de Josèphe. En ce qui concerne les passages que nous pensons êtres des rajouts chrétiens, tous les mots de ces trois passages apparaissent au moins une fois dans le Nouveau Testament. Le vocabulaire et le style du Testimonium ressemble donc beaucoup à celui de Josèphe, mais moins à celui du Nouveau Testament.

Cette comparaison de vocabulaire entre Josèphe et le Nouveau Testament ne produit pas une solution claire au problème de l'authenticité, mais cela nous force à nous demander lequel des deux scénarios possibles suivants est le plus probable. Est-ce qu'un Chrétien d'un siècle inconnu s'est immergé dans le vocabulaire et le style de Josèphe au point que, sans l'aide des dictionnaires modernes de vocabulaires et de concordances, il a été capable de (1) se séparer du vocabulaire du Nouveau Testament avec lequel il devait normalement parler de Jésus et (2) reproduire parfaitement le Grec que Josèphe emploie dans le Testimonium tandis qu'en même temps il détruisait l'air de similitude avec Josèphe en ajoutant des affirmations qui ont plus l'air de venir d'un milieu Chrétien ? Ou est-ce plutôt probable que le texte de base que (1) nous avons isolé en l'extrayant d'affirmations chrétiennes, et (2) qui a été écrit dans la vocabulaire de Josèphe, qui diffère grandement de celui du Nouveau Testament, a en fait été écrit pas Josèphe lui-même ? Des deux scénarios, je trouve que le second est beaucoup plus probable.

4. Ces observations sont soutenues par une quatrième considération, laquelle s'attarde plus à ce qui est dit, spécialement dans ses implications théologiques.

(1) Si nous enlevons les trois passages très clairement Chrétien, le contenu " christologique " du texte est extrêmement bas : on parle de Jésus en terme d'homme sage, comme Salomon ou Daniel, qui faisait des actions surprenantes, comme Élie, qui enseignait le peuple, qui a été crucifié et dont la seule revendication est le fait que ses disciples lui sont restés fidèles après sa mort. Sans les trois passages Chrétiens, cette description de Jésus est concevable de la bouche d'un Juif qui n'est pas ouvertement hostile à Jésus, mais pas de la bouche d'un Chrétien de l'antiquité ou du Moyen-Âge. Même si nous incluons les trois passages que nous considérons être des rajouts Chrétiens, la christologie est trop stérile pour n'importe quel Chrétien de la période patristique ou médiévale, spécialement si, comme plusieurs le suppose, l'interpolation chrétienne vient de la fin du troisième siècle ou même le début du quatrième. Durant cette période temps, si l'auteur était un Arien ou un " orthodoxe " Catholique, il y aurait eu des tendances Nestoriennes ou Monophysites. Cette description sommaire de Jésus aurait été totalement inadéquate. Quel aurait été le point d'une interpolation chrétienne qui aurait fait dire à Josèphe le Juif des affirmations aussi imparfaites concernant l'Homme-Dieu ? Qu'est-ce qu'un écrivain Chrétien pourrait vouloir gagner par une insertion pareille ?

(2) Même si on laisse de côté la christologie, l'auteur de la grande partie du Testimonium semble ignorer certains éléments de base et des affirmations des quatre Évangiles canoniques.

(a) L'affirmation qui dit que Jésus " avait des disciples " ou " a gagné des disciples parmi " plusieurs Juifs et Païens, ce qui n'est pas en accord avec ce qu'on dit dans les Évangiles.

L'Évangile de Jean ne parle d'aucune rencontre qu'aurait pu avoir un Païen directement avec Jésus. Dans l'Évangile de Matthieu, on trouve un énoncé de la mission de Jésus : " Ces douze, Jésus les envoya en mission avec les prescriptions suivantes : " Ne prenez pas le chemin des païens et n'entrez pas dans une ville de Samaritains ; allez plutôt vers les brebis perdues de la maison d'Israël. " (Matt 10 : 5-6). Pour Matthieu, la mission universelle commence uniquement après la mort et la résurrection de Jésus (28 : 16-20). C'est la même chose pour Marc et Luc.

Donc, les affirmations du Testimonium que Jésus a gagné (pollous men … pollous de kai) une grande quantité de Juifs et de Païens est contradictoire aux affirmations claires des Évangiles. À moins que l'on fantasme à propos d'un interpolateur Chrétien qui souhaite insérer un sommaire du ministère de Jésus et qui souhaite en même temps contredire ce que les Évangiles disent à propos du ministère de Jésus, la conclusion évidente nous amène à penser que le cœur du Testimonium vient d'une main non-Chrétienne, c'est-à-dire Josèphe. On peut comprendre que Josèphe projette la situation de son temps, quand les premiers " Juifs pour Jésus " avaient convertis plusieurs païens, au temps de Jésus. La projection historique naïve est un trait commun des historiens Gréco-Romains.

(b) La description du procès et de la condamnation de Jésus est aussi curieuse comparée aux quatre Évangiles. Les quatre Évangiles disent explicitement les raisons pour lesquelles les autorités Juives et Pilate (sous pression) ont décidé que Jésus allait être mis à mort. Pour les autorités juives, les raisons sont théologiques : Jésus a affirmé être le Messie et le Fils de Dieu. Pour Pilate, les raisons sont politiques : Est-ce que Jésus a affirmé qu'il était le roi des Juifs ? Les raisons sont explicitement différentes dans les Évangiles, mais les raisons sont là. Le Testimonium est curieusement silencieux sur la raison pour laquelle Jésus a été mis à mort. La raison est peut-être que Josèphe ne savait pas pourquoi. C'est peut-être aussi parce que, avec la tendance générale, il voulait supprimer toutes références à un Messie Juif ou c'est peut-être aussi que Josèphe pensait que le grand succès de Jésus était une raison suffisante pour sa mise à mort. Peu importe la raison, le Testimonium ne reflète pas une façon Chrétienne de traiter la question de savoir pourquoi Jésus a été condamné à mort ; au contraire, la question n'est même pas soulevée.

(c) De plus, la question de la responsabilité des autorités Juives n'est pas en accord avec les Évangiles. Dans ces derniers, les autorités Juives ont une grande responsabilité pour la mort de Jésus. Or, dans le Testimonium, il y a seulement une référence rapide et laconique sur la dénonciation ou l'accusation que les autorités juives ont faite devant Pilate. On dit que c'est seulement Pilate qui a condamné Jésus à la mort sur la croix. On ne dit pas un mot à propos d'une sentence que les autorités juives auraient pu passé. À moins que nous soyons capable de penser qu'un auteur patristique ou médiéval Chrétien aurait fait une investigation historico-critique du Récit de la Passion des Quatre Évangiles et aurait décidé, à la Paul Winter, que derrière le récit de Jean se trouve la vérité historique d'une brève rencontre par les officiels Juifs avant que Jésus soit remis à Pilate, cette description de la condamnation de Jésus ne peut pas être en accord avec les quatre Évangiles.

(3) Une autre curiosité du Testimonium est la conclusion qui affirme qu'à ce jour la tribu des Chétiens existe encore et n'est pas morte. L'emploie du mot phylon (tribu, nation, peuple) pour désigner les Chrétiens, n'est pas nécessairement péjorative. En fait, Josèphe utile à un autre endroit le mot phylon pour désigner les Juifs (J.W. 7.8.6 327); également Eusèbe utilise aussi le mot phylon pour parler des Chrétiens. Mais la phrase n'est pas dans un contexte isolé. C'est le sujet principal de la phrase que la tribu n'est pas morte ou n'a pas disparu jusqu'au temps de Josèphe. Cette implication est surprenante : compte tenu de la mort honteuse de Jésus, quelqu'un est surpris de noté que ce groupe existe encore. Je détecte dans cette phrase quelque chose d'hostile envers les Chrétiens : quelqu'un pourrait penser qu'une tribu qui suit un homme qui a été crucifié aurait disparu depuis longtemps. Cela ne semble pas être une interpolation par aucun auteur Chrétien.

(4) Une autre curiosité concerne non pas le Testimonium prit en lui-même, mais plutôt la relation du Testimonium avec le plus long passage qui parle de Jean le Baptiste dans Ant 18.5.2 116-19, un texte accepté comme authentique par la plupart des spécialistes. Les deux passages ne sont pas liés du tout l'un à l'autre par Josèphe. Le premier passage plus court à propos de Jésus est placé dans le contexte du gouvernement de la Judée par Ponce Pilate ; le seconde passage plut long à propos de Jean est placé dans le contexte d'Hérode. Séparé dans le temps, l'espace et placé dans le livre 18, Jésus et Jean le Baptiste (dans cet ordre) n'ont rien à faire ensemble dans l'esprit de Josèphe. Cette présentation est totalement en désaccord avec la présentation du Nouveau Testament qui présente Baptiste comme venant annoncer la venue de Jésus. Vu comme un tout, le traitement de Jésus et de Jean le Baptiste dans le Livre 18 des Antiquités est totalement inconcevable comme le travail de n'importe quel Chrétien de cette période.

Finalement, un dernier avantage de la proposition que je propose est sa simplicité relative. Plusieurs autres tentatives d'explication du Testimonium le font en réécrivant le texte Grec de façon trop confuse. Ce qui est remarquable, c'est que le texte du Testimonium est très cohérent avec la façon d'écrire et le vocabulaire de Josèphe. Ainsi, je crois que l'explication la plus probable en ce qui concerne le Testimonium est que, excepté les trois affirmations venant de main Chrétienne, c'est Josèphe lui-même qui a écrit le Testimonium.


Sources de Flavius Josèphe

Une question intrigante est de savoir d'où viennent les informations que possèdent Josèphe. Tachkeray laisse ouverte la possibilité que Josèphe aurait pu rencontrer Luc à Rome ou qu'il aurait pu live son livre. Cependant, comme nous l'avons souligné, le langage du Testimonium n'est pas celui du Nouveau Testament. C'est possible que Josèphe ait connu quelques Chrétiens Juifs en Palestine avant la Guerre Juive ; c'est même possible qu'il ait pu rencontré des Chrétiens après avoir pris résidence à Rome. Cependant, il y a un problème à supposer que Josèphe ait utilisé des rapports orales de Chrétiens comme source directe. C'est étrange à dire, mais le Testimonium est plus vague à propos des Chrétiens qu'il l'est à propos de Jésus. Si nous éliminons les propos qui semblent provenir de main chrétienne, rien n'est dit à propos de la croyance chrétienne en la Résurrection. Et ce qui a de surprend, c'est que c'est là la croyance majeure des différents groupes Chrétiens du premier siècle. Ainsi, il serait étrange que Josèphe aurait obtenu des informations à propos de Jésus de la bouche de Chrétiens et qu'il ne mentionne même pas la croyance qui différencie les Chrétiens des nombreux autres groupes Juifs qui trouvaient cette croyance difficile à accepter. À mon sens, paradoxalement, Josèphe semble en savoir plus sur Jésus que sur les Chrétiens. Donc, il est difficile d'admettre que Josèphe puisse avoir obtenu des informations sur Jésus de la bouche de Chrétiens pour écrire le Testimonium.

Feldman note que, Josèphe devait avoir accès pour son travail aux archives de l'administration provinciale qui étaient gardées à Rome. En se rappelant la nature suspicieuse de Tiberius vers la fin de sa vie et son désir pour avoir des rapports détaillés des gouverneurs provinciaux sur n'importe quel procès survenu à propos d'une possible trahison ou d'une révolte, cela ne serait pas surprenant que Josèphe puisse avoir obtenu ses informations de cette source. Cependant, est-ce qu'il y avait un rapport concernant le procès de Jésus dans les archives ? C'est une hypothèse intéressante, mais qui est impossible à vérifier. Martin préfère penser que Josèphe écrit seulement l'opinion commune qui circulait dans les milieux Juifs éduqués, spécialement ceux du monde Romanisé qu'il habitait. En résumé, toutes les opinions sur la question de la source de Josèphe sont également possibles, parce qu'elles sont toutes invérifiables.


Conclusion

Nous semblons avoir donné beaucoup d'importance à un passage assez court ; mais ce passage est d'une importance monumentale. Dans mes conservations avec des gens qui m'ont demandé à plusieurs reprises d'écrire à propos du Jésus historique, la même question revient toujours : Mais pouvez-vous prouver qu'il a existé ? Je pourrais reformuler la question ainsi : " Est-ce qu'il existe des évidence extra-bibliques du premier siècle qui prouve l'existence de Jésus ? " Je crois, grâce à Josèphe, que la réponse est oui. Nous n'avons pas besoin de dire que cette réponse n'est pas une certitude absolue, mais elle atteint seulement un grand niveau de probabilité, qui est communément appelé la certitude morale. Les passages de Josèphe nous permettent de croire que Jésus a existé avec une grande assurance. C'est signifiant que le Testimonium Flavianum est facilement discrédité par plusieurs auteurs, comme par exemple G. A. Wells dans son livre populaire Did Jesus Exist? (Buffalo, NY : Prometheus Books, 1975). Évidemment, Wells désire maintenir la thèse que Jésus n'a jamais existé (p. 205-207). La présentation de Wells se base principalement sur de simples affirmations, supportées non pas par des arguments, mais plutôt par des citations d'autorités complètement dépassées. Le livre de Wells, construit principalement sur des arguments sans substance, fait parti d'un ensemble de littératures populaires sur Jésus qui ne vaut même pas la même de regarder en détails et qui est indigne d'être nommé.

L'existence de Jésus est déjà démontrée par le passage neutre qui fait référence à la mort de Jacques dans le Livre 20. Le témoignage plus extensif du Testimonium dans le Livre 18 nous montre que Josèphe a été mis au courant d'au moins quelques faits saillants de la vie de Jésus. Donc, indépendamment des Quatre Évangiles, mais confirmant leur présentation, un Juif écrivant dans les années 93-94 nous dit que durant le règne de Ponce Pilate, c'est-à-dire entre 26-36, il est apparu, sur la scène religieuse, un homme que l'on appelait Jésus. Il avait la réputation d'être sage et il a montré cette sagesse par ses miracles et ses enseignements. Il a converti beaucoup de personnes, mais les leaders Juifs l'ont accusé devant Pilate. Pilate l'a fait crucifié, mais ses ardents disciples ont refusé d'abandonner la dévotion qui lui accordait, malgré sa mort honteuse. Ils sont appelés Chrétiens d'après ce Jésus, que l'on appelle Christ et ils existent toujours au temps de Josèphe. Le ton neutre, ambigu ou même parfois dénigrant du Testimonium est probablement la raison pour laquelle les premiers écrivains Chrétiens (spécialement les apologistes du deuxième siècle) n'en parlent pas. C'est la raison pour laquelle Origène se plaint du fait que Josèphe n'a pas cru que Jésus était le Christ et pourquoi des interpolateurs vers la fin du troisième siècle ont rajouté des affirmations Chrétiennes.

Si nous nous rappelons que nous sommes à la recherche d'un Juif marginal dans une province marginale de l'Empire Romain, c'est remarquable qu'un Juif important du premier siècle, qui n'est pas en lien avec les disciples de ce Juif marginal, ait pu avoir un portrait de ce " Jésus qu'on appelle Messie ". Également, personne n'est surpris ou refuse de croire que dans le même Livre 18 des Antiquités Juives, Josèphe choisit aussi d'écrire sur un autre Juif marginal, un autre leader religieux de la Palestine, " Jean surnommé le Baptiste " (Ant. 18.5.2 116-19). Heureusement pour nous, Josèphe avait plusieurs intérêts pour les Juifs marginaux!


marginaux!