Jésus est-il un personnage historique?

Jésus

Au vingtième siècle, certaines personnes ont commencé à douter que Jésus a réellement existé et qu'il est un personnage historique. Sur cette page, nous allons étudier l'histoire de la recherche sur l'existence de Jésus. Ensuite, nous analyserons ce qui s'est dit à ce sujet au XIXe et au XXe siècle. Nous parlerons ensuite des sources, de quelques repères historiques très fermes et finalement de la personnalité de Jésus.

Histoire de la recherche sur l'existence de Jésus
Sources
Repères historiques fermes
Personnalité de Jésus





Histoire de la recherche sur l'existence de Jésus

Avant le XVIIe, l'historicité de Jésus ne posait aucun problème, car les chrétiens accordaient une totale confiance aux Évangiles et aux Épîtres du Nouveau Testament. Au XVIIe siècle, l'histoire est devenu une véritable science et c'est à ce moment que l'on a commencé à mettre en doute l'existence de Jésus. Nous allons analyser brièvement ce qui s'est dit à ce sujet au XIXe et XXe siècle.

XIXe siècle

Au XIXe siècle, la critique de l'histoire de Jésus se fit plus sévère. Puisque les Évangiles se présentent comme des témoignages de foi, on les considéra a priori comme suspects. C'est à ce moment qu'est né l'opposition entre le Jésus de l'histoire et le Christ de la foi. Le Christ de la foi, c'est celui présenté dans les Évangiles. Celui de l'histoire, c'est l'homme de Nazareth, le prédicateur sur les routes de Galilée et de Judée, qui a fini sur une croix. Les recherches historiques voulaient faire la distinction entre ceux deux Jésus. Deux oeuvres importantes ont été écrites à cette époque pour essayer de dégager la personnalité du Jésus de l'histoire : Vie de Jésus de Frédéric Strauss en Allemagne et d'Ernest Renan en France.

Les nombreuses recherchent sur le Jésus de l'histoire ont amené certains extrémistes à conclure que Jésus n'avait jamais existé et n'était qu'un pur mythe. À cette époque, on prétendait que tout récit présentant une valeur symbolique se justifie par cette valeur et ne recouvre aucune réalité historique. Or, dans la vie de Jésus presque tout a valeur symbolique. Pour combattre l'hypothèse du mythe Jésus, un compagnon de Newman au collège Oriel à Oxford, Whately, écrivit un petit livre : Doutes historiques sur Napoléon Bonaparte. En 1819, avant la mort de ce dernier, Whately soutenait que Napoléon n'avait jamais existé. En effet, Napoléon ne serait qu'un mythe solaire, puisqu'il est né dans une île du Levant et que son destin s'achevait dans une île du couchant(Sainte-Hélène), qu'il avait eu douze maréchaux qui ne pouvaient être que les douze signes du zodiaque, etc. On voit ici l'allusion à la thèse du Christ mythe solaire et aux douze disciples de Jésus qui représentaient les douze tribus d'Israël.

XXe siècle

La recherche sur le Jésus de l'histoire s'écroula au début du XXe siècle. En 1906, Albert Schweitzer écrivit un bilan de cette recherche : "Il n'y a rien de plus négatif, écrivait-il, que les résultats de la recherche libérale sur la vie de Jésus." Un tel Jésus n'a jamais existé : " Il est une figure esquissée par le rationalisme, vivifiée par le libéralisme et revêtue par la théologie moderne de science historique. Cette image n'a pas été détruire de l'extérieur, elle s'est écroulée d'elle-même, ébranlée et lézardée par les problèmes historiques réels."

Pourquoi en fut-il ainsi ? Parce qu'on remarqua qu'il y avait autant de visages du "Jésus historique " que d'auteurs de vies de Jésus. Un phénomène de projection, inconscient chez ses auteurs, les conduisait à habiller Jésus des valeurs humaines qui étaient pour eux les plus certaines : " On s'est aperçu que chaque auteur, sans le vouloir, écrit G. Bornkamm, avait projeté la mentalité de son époque dans le portrait qu'il donnait de Jésus et que, donc, on ne pouvait plus s'y fier [...]. De fait les images toujours diverses qu'offrent les innombrables vies de Jésus ne sont pas encourageantes ; à travers elles nous rencontrons tantôt un maître du siècle des Lumières, très au fait sur Dieu, la vertu et l'immortalité, tantôt un génie religieux du romantisme, tantôt un moraliste kantien, tantôt un champion des idées sociales"

Cette déception amena Rufolf Bultmann(théologien et exégète luthérien allemand) à une conclusion extrême. Nous savons sans doute par l'histoire que Jésus a existé, qu'il a été baptisé par Jean le Baptiste et qu'il est mort sur la croix. Au delà de cela, nous devons désespérer d'atteindre quoi que ce soit de ferme au sujet de Jésus : " Je pense, il est vrai, écrit-il, que nous ne pouvons pratiquement rien savoir de la vie et de la personnalité de Jésus, parce que les sources chrétiennes en notre possession, très fragmentaires et envahies par la légende, n'ont manifestement aucun intérêt sur ce point, et parce qu'il n'existe aucune autre source sur Jésus"

Selon Bultmann nous ne pouvons pas traverser le rideau historique que représente la prédication primitive. En effet, les Évangiles ont été écrits après la résurrection de Jésus et cet événement a transformé leurs souvenirs. Tout ce qu'on voudrait en dire relève du roman.

La Nouvelle question du Jésus historique

Un nouveau tournant se fait au milieu du XXe siècle chez les élèves de Bultmann. Ces derniers estiment que le maître est allé trop loin. D'après eux, il est vrai que l'on ne peut pas écrire une vie de Jésus au sens moderne du terme, mais il est exagéré de dire que l'on ne peut rien savoir par l'histoire de la personnalité de Jésus et de son enseignement. La prédication primitive n'est pas un rideau qui nous masque tout ce qui a concerné Jésus avant Pâques. À travers elle précisément on peut discerner ce qui remonte à Jésus lui-même. Ce changement dans la manière de poser la question a été appelé la nouvelle "question" du Jésus historique.

Ernest Käsemann (exégète luthérien allemand) objecte en effet à Bultmann, dans une conférence célèbre de 1954, que la prédication des disciples donne une place très importante aux faits et gestes du Jésus d'avant Pâques. Si celui-ci n'avait eu pour eux aucune importance, ils n'auraient jamais éprouvé le besoin de composer des récits de ce type. Ils se seraient contentés d'annoncer sa résurrection et de transmettre ses paroles. Or nous sommes en présence d'une "mise en récit" (J.N. Aletti) intentionnelle.

Les trente dernières années du XXe siècle ont vu un progrès considérable des études juives et de la littérature intermédiaire entre l'Ancien et le Nouveau Testament, c'est-à-dire un ensemble d'écrits qui s'inscrivent dans les deux ou trois siècles qui entourent la naissance de Jésus. On a appris à mieux distinguer les différentes étapes du judaïsme et à identifier celui au milieu duquel se fit la prédication de Jésus. L'étude de ce contexte a l'intérêt de situer cette prédication dans un monde religieux et culturel très précis.

Aussi bien, aujourd'hui la considération historique de Jésus redevient-elle à l'ordre du jour et mobilise-t-elle nombre de chercheurs. Elle est d'une part mieux informée et d'autre part plus modeste et prudente. Elle a affinée considérablement ses procédures. Elle est capable de proposer des critères relativement précis permettant de conclure à l'historicité de tel fait ou de telle parole de Jésus. Un exégète(J. Jeremias) a même centré sa recherche sur les "paroles qui remontent à Jésus lui-même"(ipsissima verba Jesu), c'est-à-dire celles qui ont été prononcées en l'état par lui, à la différence de celles qui ont été réécrites par les évangélistes selon le procédé courant aux historiens anciens. Le résultat n'est évidemment pas toujours certain. On est également beaucoup plus au fait sur la part personnelle de construction du récit qui revient au rédacteur, écrivant à distance des événements et habité par une intention théologique précise. Dans l'ensemble on rejoint avec plus de certitude l'événement historique lui-même.

On est également mieux au fait de la valeur d'une conclusion historique, de son degré de certitude ou de vraisemblance. L'histoire, dans tous ses domaines, demeure une science en partie conjecturale. Elle n'est jamais neutre et son objectivité n'est qu'un désir asymptotique. Les historiens modernes ne peuvent échapper à ce qu'ils diagnostiquent chez les historiens anciens. Chacun est habité par une certaine conception du monde, des hommes et de Dieu, qui pèse sur les résultats de sa recherche. Il y a des points sur lesquels on ne peut apporter aucune réponse. Mais la question est de savoir si la confession christologique des chrétiens s'appuie sur un événement réel vécu par Jésus que l'on puisse rejoindre avec des garanties suffisantes.

Bref Bilan

Ne croyons pas que les résultats actuels de la recherche sur le Jésus historique soient "bien-pensants". Bien des points du message évangélique demeurent au-delà de l'accès proprement historique. On rencontre également chez certains historiens des thèses extrêmement négatives. Cependant un consensus global se dégage dont on peut dire qu'il renvoie à de solides certitudes.

Quand les historiens de métier, habitués aux analyses et à l'interprétation soupçonneuse des textes anciens, considèrent le travail critique accompli sur la Bible au cours du XXe siècle, ils sont étonnés eux-mêmes de la précision méticuleuse, allant jusqu'aux moindres détails, avec laquelle les exégètes poussent leurs questions et leur hypothèses à partir d'indices très tenus. Aucun livre dans le monde n'a été l'objet d'une recherche aussi critique et répétée que la Bible. Le vrai miracle est que celle-ci résiste encore. Bien évidemment, la logique de la recherche historique est de n'être jamais achevée. De génération en génération les chercheurs se renouvellent et cherchent à aller plus loin. L'avenir de la recherche apportera sa pierre au bilan que l'on peut faire aujourd'hui


Question des sources

Jésus, pense-t-on, n'a pas écrit, si ce n'est une fois sur le sable(Jn 8, 6-8). Il est en cela semblable à Socrate dont l'enseignement a été rapporté par d'autres. Il nous faut donc faire rapidement le point des différentes sources qui nous permettent de connaître son histoire : sources païennes, juives, chrétiennes, retenues ou non par l'Église, et traces archéologiques enfin.

Sources païennes

Premièrement, le Credo nous dit que Jésus "a souffert sous Ponce Pilate". Cette indication est capitale, car elle établit un lien entre la vie de Jésus et l'histoire universelle. On est cependant surpris au premier abord par le fait que les auteurs et historiens païens de l'époque parlent si peu de Jésus. Mais ceux qui rédigeaient l'histoire de l'Empire romain, Tacite par exemple, n'avaient évidemment pas les yeux fixés sur le protectorat lointain de la Palestine. Les péripéties, mineures à leurs yeux, qui s'y produisaient, ne présentaient qu'un intérêt marginal dans la vie de l'Empire. L'existence des chrétiens ne se manifestait qu'à l'occasion d'incidents locaux divers ou de persécutions. Nous disposons néanmoins de seulement trois témoignages païens remontant au début du IIe siècle.

Pline le Jeune

Dans une lettre adressée à l'empereur Trajan vers 112, Pline le Jeune, légat de cet empereur en Bithynie, lui rend compte de l'existence de chrétiens dans cette région et des problèmes que lui pose leur persécution :"Ils affirmaient que toute leur faute, ou leur erreur n'avait jamais consisté qu'en ceci : ils s'assemblaient à date fixe avant le lever du jour, et chantaient entre eux des hymnes au Christ comme à un Dieu ; ils s'engageaient par serment, non à quelque crime, mais à ne commettre ni vol, ni brigandage, ni adultère, à ne point manquer à leur parole, à ne point nier un dépôt réclamé en justice."(Pline le Jeune,Lettres à Trajan,X, 96 ; trad C. Sicard, Paris, Garnier, 1931, p.351)

Tacite

Vers 116, l'historien Tacite raconte que Néron, pour se libérer de la rumeur qui l'accusait de l'incendie de Rome, "supposa des coupables" en chargeant les "chrétiens" de ce crime et en les mettant à mort : "Ce nom leur vient de Christ, qui, sous Tibère, fut livré au supplice par le procurateur Ponce Pilate. Réprimée sur le moment, cette exécrable superstition perçait de nouveau, non seulement dans la Judée, berceau du mal, mais à Rome même."(Tacite, Annales, 15, 44; trad H. Bornecque, Paris, Garnier, 1933, p.353)

Suétone

Vers 120, Suétone, dans sa Vie de l'empereur Claude, fait allusion à des troubles dans la colonie juive de Rome : "Comme les Juifs se soulevaient continuellement, à l'instigation d'un certain Chrestos, il [ = Claude] les chassa de Rome." (Suétone, Vie de l'empereur Claude, 25, 3; trad. H. Ailloud, Paris, Budé, 1931, p.134.) Ce nom de Chrestos est une déformation vraisemblable de Christus.

Cette maigre moisson de texte nous permet de savoir deux choses : celui qui est appelé Christ a été mis à mort sous Ponce Pilate en Judée. Il est à l'origine de la "secte" des chrétiens qui lui vouent un culte. Ces deux points rejoignent l'affirmation du Credo chrétien. Cela permet au moins de récuser la thèse selon laquelle Jésus n'aurait jamais existé.

Sources juives

Du côté juif, nous avons le témoignage de Flavius Josèphe , historien de son peuple au cours du Ier siècle, qui fait trois allusions à l'histoire de Jésus.

La première est à la fois la plus intéressante et la plus discutable. Elle concerne Jésus lui-même, mais elle comporte un certain nombre d'affirmations tellement positives à son sujet - sa reconnaissance comme Christ et sa résurrection en particulier -, que l'on estime généralement qu'elle a fait l'objet d'une addition chrétienne. On voit mal un auteur sincèrement juif reconnaître Jésus pour le Christ. Mais il est vraisemblable que cette addition a développé dans un sens chrétien une mention de Jésus qui se trouvait chez Josèphe.

Une seconde allusion, certaine, concerne Jean-Baptiste et une troisième signale le martyre de Jacques, le "frère de Jésus appelé Christ".(Flavius Josèphe, Antiquités juives, 18, 63-64 ; 18,116-119 ; 20,200.) La moisson dex textes juifs anciens concernant Jésus est donc également très maigre. Nous disposons cependant aujourd'hui de tout l'apport des recherches récentes qui mettent en relief la dimension proprement juive de l'enseignement du rabbi Jésus.

La découverte en 1947 des manuscrits de Qumrâm, localité située sur la rive nord occidentale de la mer Morte, a révélé l'existence d'une communauté "monastique" juive, contemporaine de Jésus, appartenant à la secte des Esséniens. On s'est demandé quel rapport pouvait avoir existé entre Jésus et les Esséniens. Certains ont même cherché à l'identifier avec le "Maître de Justice", le grand maître sinon le fondateur de la communauté. On remarqua que le séjour de Jean le Baptiste, prophète ermite vivant au désert, se passait à proximité de la communauté et que, comme elle, il pratiquait l'ablution d'eau. D'autre part, Jésus fit un "stage" dans le même désert avant le commencement de sa mission, raconté dans les Évangiles avec les tentations au désert. L'opinion dominante aujourd'hui estime peu probable que Jésus ait eu des liens avec la communauté de Qumrân. "Nul ne sait ni ne saura jamais si Jésus y séjourna" (A. Paul). Un tel séjour a été affirmé avec plus de force pour Jean le Baptiste et la question peut se discuter davantage à son sujet. Mais le baptême de conversion que celui-ci pratiquait était très différent des ablutions quotidiennes et répétées de Qumrân. Quand à Jésus, galiléen et non judéen, il fut surtout un prédicateur, ce qui ne représentait pas l'orientation contemplative et silenciseuse de Qumrân. Il est trop intégré à la société de son temps et sa doctrine est plus proche du courant dominant, largement pharisien.

Sources chrétiennes

Il faut distinguer dans les sources chrétiennes le Nouveau Testament des autres écrits. Le nouveau Testament est constitué des quatre Évangiles, des Actes des Apôtres, des Lettres pauliniennes, de quelques Lettres attribuées à d'autres apôtres et enfin de l'Apocalypse. Parmi les Lettres pauliniennes certaines sont vraiment de Paul et d'autres semblent avoir été écrites par ses disciples en son nom. Ce Nouveau Testament est reconnu officiellement par les Église chrétiennes. Il a été écrit dans la période des années cinquante aux années quatre-vingt-quinze. Elle s'étend jusqu'au premier quart du deuxième siècle pour certaines lettres. Ce Nouveau Testament est évidemment la source la plus importante pour nous au sujet de Jésus.

À côté des écrits officiels, il y a également de nombreux textes qui n'ont pas été retenus par l'Église ancienne pour plusieurs raisons. Soit ils ont été jugés peu historiques ou trop tardifs, soit qu'ils étaient habités par des éléments étrangers et non fidèles à l'enseignement primitif. Ces documents s'appellent les Évangiles apocryphes. Les plus célèbres sont l'Évangile de Thomas, le Protévangile de Jacques, l'Évangile de Pierre et l'Évangile de vérité (gnostique). Les textes déjà connus se sont enrichis de la découverte faite à Nag Hammadi, en haute Égypte. Le fait que ces livres soient apocryphes ne leur enlève pas toute valeur historique. Mais dans l'ensemble, ils représentent des interprétations spéculatives des Écritures. Leurs rédacteurs comblaient en quelque sorte les "trous" des Évangiles à la mesure de leur curiosité, comme cela se fait encore actuellement avec toutes ces interprétations spéculatives sur la vie cachée de Jésus.

Sources archéologiques

Jusqu'à une période encore récente on estimait que l'archéologie ne donnait que peu de renseignements sur l'histoire de Jésus. Les localisations proposées des événements nous conduisent le plus souvent à des monuments ou à des restes plus tardifs(IVe siècle). Ces traces sont donc très indirectes.

Ce jugement n'est plus tout à fait vrai aujourd'hui. Le grand mouvement de fouilles archéologiques qui a marqué le territoire de la Palestine dans la seconde moitié du XXe siècle a fait parvenir les chercheurs à des trouvailles inespérées, en permettant de remonter par exemple du IVe siècle au IIe ou même au Ier. La fouille archéologique remonte le temps et fonctionne de "feu vert" en "feu vert" sur la ligne des couches de plus en plus anciennes mises au jour. Dès qu'un "feu rouge" s'allume, on sait que l'on ne pourra pas aller plus loin. Or les "feux verts" se sont multipliés sur certains sites. Celui du TOMBEAU DE JÉSUS À JÉRUSALEM permet de reconstituer l'évolution des lieux depuis l'époque des rois de Juda (VIIe siècle avant J.-C.) jusqu'à l'occupation romaine. Celui de Capharnaüm a fait retrouver la MAISON DE PIERRE, transformée en lieu de culte dès la fin du Ier siècle et dont la configuration correspond bien à la description de la guérison du paralytique passé par le toit. Dans celui de Nazareth enfin, les fouilles ont fait découvrir non seulement une basilique byzantine du IVe siècle, mais encore un lieu de culte judéo-chrétien du IIe siècle. Dans les trois cas on ne peut nier être en présence des traces de l'existence de Jésus. On sait également que le "Prétoire" où fut jugé Jésus n'était pas dans la forteresse Antonia, attenante aux constructions du Temple, mais dans l'ancien palais d'Hérode, lieu de résidence du préfet romain à Jérusalem. Ce monument est aujourd'hui appelé tour de David.

Critères d'historicité

Il ne suffit pas d'utiliser des sources. Encore faut-il avoir la méthode appropriée. La recherche historico-critique a lentement dégagé certains points majeurs de méthode pour l'interprétation des Évangiles. Comment par exemple arriver à des conclusions plus ou moins fermes pour établir l'historicité d'une parole ou d'un fait de la vie de Jésus ? Voici un certain nombre de critères que l'on peut résumer ainsi à partir de la présentation de M. Quesnel :

1. Critère d'embarras ou de contradiction : si une parole ou un geste de Jésus contredit l'image que se faisaient de lui les premiers chrétiens, l'Église ne peut l'avoir inventé. Par exemple, la baptême de Jésus par Jean, qui semble placer Jésus en situation d'infériorité par rapport au Baptiste. Ce critère est très fiable, mais s'applique à peu de cas.

2. Critère de discontinuité ou de double différence : ce qui ne peut venir ni du judaïsme ancien ni des Églises du Ier siècle a toute chance de remonter à Jésus lui-même. Par exemple, les disciple s'abstiennent de pratiquer le jeûne, pourtant courant dans le judaïsme et que reprendront les chrétiens.

3. Critère d'attestations multiples : il s'agit d'événements ou de paroles qui sont attestés par plusieurs sources ou traditions indépendantes les unes des autres. Par exemple, la prédication de Jésus sur le Règne de Dieu, les guérisons le jour du sabbat, ou la confession de Pierre à Césarée.

4. Critère de cohérence ou de conformité : des paroles ou des gestes qui sont en cohérence avec ceux qui sont déjà confirmés par les critères précédents. Par exemple, la distance prise par Jésus à l'égard de certaines prescriptions légales est en cohérence avec la distance prise par rapport à l'interdit sabbatique. Ce critère est plus délicat à manoeuvrer.

5. Critère du rejet et de la mise à mort : les scènes de la vie de Jésus qui ont contribué à irriter les autorités juives et romaines et conduit à sa condamnation. Par exemple, les acclamations royales lors de la scène des rameaux, le scandale des tables des changeurs renversées au Temple.

Ces cinq critères ne fonctionnent évidemment pas de manière automatique. Ils demandent à être utilisés avec beaucoup de prudence et de sens historique. Ils ne conduisent parfois qu'à des solutions conjecturales. Leur convergence est particulièrement signifiante.


Quelques repères historiques très fermes

Le premier acquis est bien évidemment que Jésus a existé. Malgré les négations soulevées par les milieux anticléricaux en France au début du XXe siècle et des débats encore actuels chez les Anglo-Saxons, on peut considérer que l'existence de Jésus est une conclusion de simple bon sens.

Selon le consensus actuel de nombreux historiens et exégètes, Jésus serait mort sous le préfet Ponce Pilate en l'an 30, plus exactement le 7 avril 30. Cette conclusion, qui suit la tradition de l'Évangile de Jean, est déduite du recoupement de nombreux indices textuels et de ce que l'on sait de la célébration de la Pâque juive. Jésus est le contemporain et le compatriote d'Hérode Antipas.

Le début du ministère public de Jésus, situé par Luc en "l'an quinze du principat de Tibère César", se placerait entre les années 27 et 28, ce qui donne à l'activité de Jésus la durée de deux ans et demi environ.

La date de la naissance de Jésus est par contre beaucoup plus difficile à établir. Cela peut paraître paradoxal, puisque cette date marque le début de l'ère chrétienne et se trouve à la base de notre calendrier! Mais l'établissement ultérieur du début de l'ère chrétienne, à partir des calculs faits par Denys le Petit au VIe siècle, a comporté des erreurs. Malgré les indications de Luc au début de son récit de la naissance de Jésus, les historiens ne sont pas au clair en ce qui concerne l'édit de recensement auquel ont obéi Marie et Joseph. Il y eut plusieurs recensement à cette époque et les données ne concordent pas.

Si l'on suit l'affirmation de Luc donnée au début de la vie publique : "Jésus, à ses débuts, avait trente ans"(Lc 3,23), et si l'on estime qu'il a commencé son ministère en 27, nous arrivons à la conclusion qu'il est né en -4 ( car il n'y a pas d'année zéro !). D'autres rapprochements donnent à penser qu'il est né plutôt en -5 ou en -6 avant l'ère chrétienne. Telle est l'opinion la plus générale. Cette ignorance n'est pas propre au cas de Jésus. On ignore la date de naissance des grands hommes de l'Antiquité, pour la raison très simple que l'on ne naît pas "grand homme".

Quand à Bethléem, le lieu de la naissance de Jésus, il est connu par les récits de Matthieu et de Luc. Il a été mis en question par certains historiens en raison du fait que Jean semble l'ignorer. Jésus est appelé Nazaréen et est réputé venir de cette bourgade. Mais rien n'est décisif à ce sujet. Jésus a vécu et grandi en Galilée, à Nazareth, village plutôt méprisé. Entre le début du ministère public et la passion de Jésus, il n'est pas possible de restituer la séquence chronologique de ses déplacements et des événements principaux. Jésus mène une vie itinérante dont les raisons questionnent les historiens. Il s'est fait baptiser par Jean Baptiste. Le lien entre les deux hommes est historiquement certain. Jésus a appartenu au groupe baptiste de ce groupe de Jean, mais il a opéré par rapport à la spiritualité désertique de ce groupe un retournement. Car il n'est pas un "ascète" retiré dans le désert et ne cherche pas à former un petit groupe de "purs". Il vit dans le monde, il mange et il boit, il adresse à tous un message universaliste.

Il a circulé en Galilée d'abord, où ses points d'attache sont Nazareth et Capharnaüm, et en Judée ensuite, en empruntant les voies qui menaient aux différents marchés. Il s'entoure d'un groupe de douze disciples. Il monte généralement à Jérusalem pour la Pâque, selon saint Jean. Ce qu'on appelle le "tournant" de Césarée de Philippe, lieu où est située la confession de Pierre tout au nord de la Palestine, inaugure la dernière montée de Jésus à Jérusalem avant sa mort. Il s'éloigne aussi parfois de la Galilée dans un voyage aux confins du nord, vers Tyr et Sidon, de même que dans la Décapole, en Samarie, sans oublier le pays des Géraséniens à l'Est du lac de Tibériade.

Il commence alors sa prédication de la Bonne Nouvelle et de la venue du Royaume. Il parle également souvent en paraboles. Ce mode de prédication était une originalité de Jésus, même si les textes qui nous sont parvenus ont été retravaillés. La nouveauté de sa parole frappe aussitôt. Sa prédication est marquée par l'imminence de la fin des temps, mais elle est aussi l'héritière de la grande tradition de la sagesse juive. Jésus se fait proche des gens du petit peuple et des pauvres, c'est-à-dire de ceux qui ne peuvent accomplir la Loi dans toute sa rigueur et sont donc considérés comme impurs et pécheurs. Mais il a aussi des attaches avec le milieu pharisien. Il connaît un réel mais fragile succès populaire, et se heurte vite à l'hostilité des responsables juifs et au soupçon d'Hérode.


Personnalité de Jésus

L'enquête historique ne s'arrête pas aux données chronologiques, géographiques et extérieures de l'existence de Jésus. Nous pouvons remonter avec certitude aux grandes affirmations de son message.

L'atttitude de Jésus à l'égard du Temple de Jérusalem et de la Loi juive est paradoxale. D'une part, en bon Juif, il en respecte nombre de prescriptions. Il affirme qu'il n'est pas venu l'abolir mais l'accomplir. De l'autre, il prend vis-à-vis d'elle d'étranges libertés, en particulier en ce qui concerne l'observation du sabbat. Il reprend la polémique des prophètes de l'Ancien Testament contre l'alibi que peut représenter une observation rigoureuse de la Loi, si celle-ci n'est pas accompagnée de justice, de miséricorde, d'amour de Dieu et du prochain. Il proclame que l'homme n'a pas été fait pour le sabbat, mais le sabbat pour l'homme. Il redessine de manière radicalement différente le paysage légal, relativisant certaines observances, pour en ramener le centre de gravité aux commandement essentiels de l'amour de Dieu et du prochain.

Mais il y a plus : quand Jésus parle de la Loi, il n'en parle pas comme un scribe ou un rabbin qui propose des commentaires. Il en parle, si je puis dire, sur un pied d'égalité. Il revendique même le droit de la corriger en la menant plus loin. On connaît les oppositions fameuse du sermon sur la Montagne en Matthieu : "Il a été dit aux anciens..." et "Moi je vous dis...". Cette prétention est exorbitante, parce que la parole de Moïse était considérée comme l'expression prioritaire et privilégiée de la Parole de Dieu lui-même. On comprend la réaction des auditeurs, que l'on peut traduire familièrement ainsi : "Pour qui se prend-il ? " Il se prend effectivement pour la voix ou la bouche de Dieu (W. Kasper).

Ce cas n'est pas le seul à exprimer une "prétention" exorbitante de Jésus. Deux fois Jésus prétend pardonner les péchés, une fois au paralytique de Capharnaüm, une autre fois à la pécheresse chez Simon le pharisien(Mt 9,1-9 et Lc 5,17-26) ; or Dieu seul peut pardonner les péchés. On comprend donc que l'entourage crie au blasphème (Mc 2,7). Une telle réaction garantie pour nous l'authenticité de la scène. De même, Jésus invite à tout quitter pour le suivre et la préférer à toute autre affection. Il proclame que l'attitude que l'on prend à son égard correspond à l'engagement que l'on a pour ou contre Dieu lui-même. Toutes demandes inacceptables en elles-mêmes de la part d'une homme - on l'a bien vu dans les exigences totalitaires du communisme et du nazisme - et qui ne peuvent venir légitimement que de Dieu.

Enfin, pour couronner le tout, Jésus revendique une relation unique avec Dieu qu'il appelle son propre Père (Mt 11,27) en un sens très original par rapport à la tradition juive. Marc met même dans sa bouche le terme familier d'Abba qu'il faut traduire exactement par papa. Sans doute Jésus ne s'est-il jamais proclamé "Fils de Dieu", en revendiquant un titre. Mais son attitude, sa manière de vivre avec Dieu et d'en parle le présentent tout simplement comme "le Fils", comme un parle du "fils" pour désigner l'héritier d'une grande maison. Bref, le comportement et la parole de Jésus trahissent la revendication d'une autorité inouïe. Elle est mise en valeur dès les tout premiers chapitres de l'Évangile de Marc (1, 27).

Les exégètes et les historiens se servent ici du critère du rejet et de la mise à mort. La "prétention" de Jésus sur lui-même est tellement contradictoire à l'enseignement courant du judaïsme, et tellement provocante, qu'elle ne peut avoir été inventé par des rédacteurs bien intentionnés. Elle explique au contraire fort bien la montée rapide de la tension entre Jésus et les autorités juives, qui conduira plus tard à son exécution. De même, l'attitude de Jésus qui va manger et faire la fête avec les pécheurs est prodigieusement choquante au sein d'un judaïsme attentif à la pureté légale. On voit d'ailleurs dans les textes eux-mêmes que cette "prétention" de Jésus passe mal auprès de certains.

D'ailleurs, les mêmes rédacteurs évangéliques ne manqueront pas de souligner les événements "défavorables" à Jésus, ceux où il est mis en difficulté, accusé, humilié, en particulier les sévices de sa Passion et le supplice affreux auquel il est soumis. Car la mort sur la croix n'était pas seulement une exécution ; c'était la forme d'exécution la plus infamante, prévue pour les esclaves et les étrangers et qui en principe était épargnée aux citoyens romains.

Jésus était reconnu comme un "prophète" par la foule, à l'exemple des prophètes de l'Ancien Testament. Ses adversaires l'appelaient "faux prophète", conséquence normale de sa prédication de la "bonne nouvelle" du Royaume de Dieu et de la "prétention" qui l'habite. Cette prédication était en effet profondément réformatrice par rapport à l'enseignement juif et comportait un appel radical à la conversion. De son côté, Jésus se rend compte assez vite que son destin sera celui des prophètes et que l'accomplissement de sa mission le conduire à la mort.

En d'autres termes, les évangélistes ne nous livrent ni des photographies ni un film pris en direct sur Jésus. Ils nous en présentent quatre "portraits". Chacun de ces portraits a son originalité, comme le peintre souligne tel trait du visage ou de l'expression de son sujet au détriment de tel autre. Mais ces portraits sons vraiment "ressemblants" et renvoient au même personnage.

Tout ce qui vient d'être évoqué ne correspond évidemment pas à la totalité de ce que fut la personnalité de Jésus de Nazareth. Entre le Jésus historique que les disciplines de l'histoire cherchent à rejoindre aujourd'hui et le Jésus de l'histoire, tel qu'il fut et vécu au Ier siècle de notre ère, une grande distance demeure. Il y a infiniment plus dans le second que dans le premier. En cela Jésus entre dans la loi générale de la connaissance historique.

De même, ce Jésus historique ne correspond pas non plus à la totalité de ce que la foi chrétienne annonce du Christ. Il y a dans l'acte de croire un plus qui vient de l'engagement de la liberté du croyant. La conclusion historique ne produit ni ne contraint la foi. Celle-ci s'appuie plus sur des indices des preuves. À son tour elle demandera d'adhérer à des données que l'on ne peut rejoindre purement et simplement par l'histoire.

La vraie question est de savoir si les résultats obtenus ne contredisent pas le message de la foi, mais sont capables d'en constituer un soubassement nécessaire. Existe-il une cohérence suffisante entre le Jésus historique et le Christ de la foi ? Le premier peut-il "porter" le second ? C'est une réponse positive dont le chrétien a besoin pour parvenir à une foi "intellectuellement honnête".