Foi et philosophie

Socrate

L'admirable échange

Ce qu'annonce le christianisme en plein milieu grec, puis romain, est proprement scandaleux pour l'homme antique. Ce que proclame le Nouveau Testament, c'est en effet, selon la belle formule de la liturgie, " l'admirable échange " entre Dieu et l'homme. Non seulement Dieu est un Père pour l'homme, parce qu'il l'a créé, mais, comme le dira un jour saint Augustin, " Dieu s'est fait homme pour que l'homme devienne Dieu ". Cette merveilleuse rencontre s'opère en Jésus-Christ qui, en étant à la fois pleinement Dieu et pleinement homme, est le lieu vivant où Dieu et l'homme peuvent se rencontrer et s'échanger. L'essentiel du message chrétien est alors d'affirmer que l'homme, et avec lui l'univers tout entier, est invité à entrer dans l'intimité même de Dieu et ainsi à être divinisé en partageant le bonheur de Dieu lui-même. Et cela ne vaut pas seulement pour " l'humanité " en général, mais c'est jusqu'à l'individu qui est appelé à la glorification : Dieu aime tellement l'homme que celui-ci est appelé, même dans son corps ( et qu'y a-t-il de plus propre à chacun que son corps ?), à être divinisé en vivant de la vie même de Dieu. Oui, " ce que l'oeil n'a pas vu, ce que l'oreille n'a pas entendu, ce qui n'est pas monté au coeur de l'homme, voilà ce que Dieu a préparé pour ceux qui l'aiment" (1 Co 2,9).

Voilà qui introduit, dans les perspectives humaines et religieuses de l'Antiquité, un bouleversement inimaginable, le bouleversement de l'amitié.


Le bouleversement de l'amitié

La philosophie antique a refusé d'imaginer une amitié, au sens propre du terme, entre Dieu et l'homme, parce que l'amitié pose une certaine égalité. " Il serait ridicule, écrivait Aristote, d'accuser Dieu parce que l'amour que nous recevons de lui en retour n'est pas égal à l'amour que nous lui donnons, comme il serait ridicule pour le sujet de faire pareil reproche à son prince. Car la part du prince est de recevoir l'amour, non de le donner, ou tout au moins de n'aimer que d'une autre manière . " (Eth. Eudem., VII, 3, 1238 b 26-29) On retrouve d'ailleurs une attitude semblable au 17e siècle chez Spinoza lorsqu'il affirme : " Qui aime Dieu ne peut faire effort pour que Dieu l'aime à son tour" (Eth. V, prop. 19) ou : " Dieu n'aime - au sens propre du terme - personne et ne hait personne " (Eth. V, prop. 17, corol. ).

Or ce que le judéo-christianisme annonce, c'est précisément l'amitié proprement dite entre Dieu et l'homme. Dieu est transcendant, certes, mais sa transcendance est justement celle de son amour. Il nous dépasse infiniment, mais c'est justement par le pouvoir qu'il a d'aimer et donc de se communiquer. Aussi l'Ancien Testament emploie-t-il déjà des images très fortes, celle de l'amour paternel ou maternel et même de l'amour conjugal, pour exprimer le lien d'amitié entre Yahvé et son peuple. Cette amitié au sens fort et, pour ainsi dire, sur pied d'égalité, trouve son accomplissent lorsque, par l'Incarnation, le Fils de Dieu devient un homme parmi les hommes et nous apprend à appeler Dieu à sa suite, de ce diminutif qu'emploient les enfants pour s'adresser à leur père : Abba ( = Papa), Père (Rm 8,15 ; Ga 4,6). Nommer Dieu de la sorte trahit une audace inouïe et une façon de concevoir Dieu qui sont un scandale pour la représentation que les philosophes se faisaient de la transcendance divine. Le scandale sera d'autant plus grand qu'en Jésus-Christ, qui est le visage humain de l'amour de Dieu, cette amitié bouleversante prend la forme de l'humilité et de la faiblesse.


L'humilité de Dieu

Au centre de la révélation chrétienne se trouve la figure défigurée d'un Dieu crucifié, " scandale pour les Juifs et folie pour les païens " (1 Co 1,23). Ce qui s'y révèle est bien la " puissance de Dieu " (v. 24), mais pas une puissance telle que la concevait la philosophie païenne. Car Dieu est amour (1 Jn 4,16) et l'amour est bien la plus haute puissance qui soit, mais il s'agit d'une puissance qui inclut, par nature, la disponibilité et donc la vulnérabilité. Celui qui n'aime pas ne risque rien, il est protégé par la carapace de son indifférence. Mais aimer, c'est risquer d'être blessé. C'est bien là ce qui se manifeste dans la Croix du Fils : la surabondante tendresse de Dieu et sa fidélité jusqu'au bout s'y abaissent jusqu'à l'extrême de la pauvreté bafouée et humiliée. Dieu apparaît ainsi comme celui qui veut combler l'homme de sa propre vie divine et qui, pour l'en convaincre, pour le convaincre du bouleversement introduit par l'admirable échange, s'abandonne à lui sans réserve, comme un jouet entre ses mains. Voilà une démonstration de puissance qui bouscule tous les canons de cette humilité de Dieu qui va jusqu'à la passion où il pâtit toute détresse. Face à la suffisance si compréhensible de ce païen admirable qu'est l'homme dans la plénitude de sa sagesse, de sa science et de son savoir-faire, la foi chrétienne n'est pas la révélation d'une force divine qui serait infiniment plus grande dans le même ordre, elle est plutôt le dévoilement déconcertant d'une grandeur tout autre : l'humble grandeur d'un amour entièrement désapproprié de soi.

L'homme que nous sommes est d'abord ce païen admirable, chargé de richesses, de gloire, d'espérances fondées, promis à la pure joie de la vie souveraine. Le chrétien naît en nous lorsque, dans les profondeurs de notre coeur (non de notre esprit) s'opère soudain ce retournement qui nous fait reconnaître en cet homme, Jésus-Christ, celui qui nous délivre de notre propre grandeur et qui nous révèle le mystère de la pauvreté, non la nôtre, qui est bien insignifiante, qui n'est pas vraiment pauvreté, mais la sienne, qui est la pauvreté de Dieu. "

Tout le but de l'Évangile est alors qu'à l'humiliation volontaire du Dieu crucifié réponde en l'homme l'humilité de la foi et de l'adoration. Tel est le défi lancé à toute sagesse purement humaine par l'affirmation chrétienne. On comprend qu'elle ait rendu inévitable une confrontation de la foi chrétienne avec la démarche philosophique.