La prière

La prière

La prière est au coeur même de tous les commandements. Car c'est ce commandement, plus que tout autre, qui transmet à l'homme le sens de sa propre importance, lui permettant ainsi d'accomplir tous les autres commandements avec dévouement.

Oppositions à la prière

Commandement de prier

Face au cosmos

Sentiment de petitesse

Instrument psychologique

Image de Dieu


Oppositions à la prière

Ainsi qu'il est écrit dans le Talmud, un des piliers sur lesquels le monde repose est celui de la prière (Maximes des Pères 1,2). La prière juive, ininterrompue depuis la création de l'univers, est, parmi les valeurs que met en exergue la Tora, la condition sine qua none qui en assure l'existence.

Et pourtant, en dépit de son importance fondamentale dans ce panthéon des valeurs, c'est un commandement qu'il est difficile d'appréhender philosophiquement.

Dieu nous accordera-t-il quelque chose précisément parce que nous prions pour cela? Si c'est dans le cadre du service que nous accomplissons pour Lui, ne nous le donnerait-il pas de toute façon? Si, par contre, l'objet de notre désir nous est néfaste, nous le fera-t-il obtenir quand même? Pourquoi ne pas tout simplement placer notre confiance en Dieu et Le laisser libre de nous fournir les choses dont nous aurions besoin plutôt que de Le lui réclamer, au risque qu'elles ne nous soient nuisibles? Après tout, Il connaît beaucoup mieux que nous ce qui nous est nécessaire à l'accomplissement des tâches qui nous incombent dans notre vie.

Quand on songe que la prière est un commandement, alors ces différentes objections qui relèvent du domaine philosophique paraissent encore plus grandes. Pourquoi Dieu éprouve-t-il tant d'intérêt à entendre la même prière récitée trois fois par jour? Ne trouve-t-Il pas que c'est un peu déplaisant de nous enjoindre de Lui demander des choses et de chanter Ses louanges? Toute personne qui a le sentiment qu'elle a besoin de Son aide s'adressera probablement à Lui de sa propre initiative, sans nécessiter d'en avoir reçu l'ordre, tandis qu'une autre personne qui ne recherche pas l'aide divine, se voit obligée, à son corps défendant, de la réclamer.

Ces questions difficiles mises à part, et même en acceptant la prière quotidienne comme une part nécessaire de notre vie, comment peut-on lutter contre la tendance naturelle de l'être humain à ressentir de l'ennui pour toute activité répétitive? Pourquoi obliger chacun à réciter le même texte normalisé? Ne serait-il pas beaucoup plus efficace de permettre à chacun d'exprimer ses prières avec ses propres mots?

Commençons par le commencement...


Le commandement de prier

Analysons l'effet que peut avoir sur la vision du monde d'une personne, un acte tel que la prière quand elle l'exécute régulièrement comme un commandement.

La plupart des êtres humains pratiquent une certaine forme de prière mais la conçoivent comme un acte volontaire, qu'ils entreprennent quand ils éprouvent le besoin que le Tout-Puissant leur accorde quelque avantage désiré ardemment. D'autres prient pour simplement communiquer avec Dieu ou pour Le remercier de Ses grâces. D'autres enfin considèrent la prière comme une obligation journalière. Néanmoins, il y a quelque chose de tout à fait unique dans la prière juive.

Selon Maimonide, la mitsva de la prière se présente de la façon suivante:

"Chaque jour dans sa prière, il faut implorer le Saint béni soit-Il, source de toutes les bénédictions, Le louer et, ensuite Lui faire part de ses besoins; les choses qu'on demande, le faire alors sous la forme d'une supplication puis chanter Ses louanges et Le remercier pour toutes les bontés qu'Il nous a déjà données, et cela, en fonction des aptitudes de chacun." (Lois de la prière, Chapitre 1,2)

La prière juive comporte donc trois parties: les louanges adressées à Dieu, la requête qu'on Lui présente pour ses besoins et un témoignage de gratitude envers les bénédictions qu'Il nous a accordées. Toutefois, il ne fait aucun doute que supplier représente l'essence même de la mitsva de prier. Chanter les louanges de Dieu en est l'introduction et les remerciements la conclusion mais le coeur du commandement ne s'en trouve pas moins dans la section intermédiaire: soumettre ses besoins à Dieu sous forme de supplication.

Dieu ne nous ordonne pas de tout bonnement rester quotidiennement en contact avec Lui ou de réaffirmer notre foi. Il nous enjoint d'implorer Son aide, que nous en ressentions le besoin ou non. Il nous est prescrit de Lui réclamer chaque jour les choses qui nous sont nécessaires, même si nous sommes sûrs que nous avons la possibilité de satisfaire nos désirs grâce à nos propres efforts et à notre ingéniosité. Pourquoi?


Face au cosmos

Lorsque l'homme lève ses yeux vers l'Univers, il a l'impression d'être submergé. Celui-ci est si vaste, si compliqué et si merveilleusement parfait. Des milliards d'étoiles, des millions de milliards d'atomes, des distances au-delà de l'imagination, des forces incalculables, le tout pourtant harmonieusement réuni! Comparée au cosmos, ô combien la conscience individuelle semble être un minuscule et insignifiant grain de poussière! Et cependant la Tora affirme l'importance de l'homme, et même son importance suprême. C'est le Créateur de cette immensité, qui lui a imposé des devoirs et des responsabilités.

Afin de pouvoir se prendre au sérieux et assumer ses responsabilités convenablement, l'homme doit d'être capable de voir en lui-même une créature importante. Il doit pouvoir relever la tête fièrement et faire face à l'immensité du monde, habité tout entier par un sentiment de confiance en soi-même. En effet, ce sentiment occupe une part décisive dans l'image de soi-même que porte tout être humain ayant l'intention de suivre l'idéal de la Tora et de faire du service de Dieu la part centrale de sa vie. Citons une parabole pour illustrer ce problème.

Un marin est affecté à un porte-avions dont l'équipage est constitué de 5000 hommes. On compte sur lui pour qu'il accomplisse son devoir avec dévouement, courage et abnégation. Cependant, du fait qu'il est tout seul parmi 5000 autres marins, il sait d'avance que ses efforts, quelle qu'en soit la qualité, n'agiront presque pas sur le succès ou l'échec global de la mission que son navire doit remplir. En raison de l'insignifiance de sa contribution, il lui est extrêmement difficile de développer un sentiment de dévouement envers sa mission.

Il est probable qu'il fera tout pour accomplir la besogne qui lui est assignée sur le porte-avions avec le moins de peine possible, en essayant de tirer le maximum de bénéfice de cette expérience plutôt que de chercher en quoi il peut y contribuer. Après tout, s'il devait se vouer pleinement à sa mission, son propre confort en souffrirait considérablement. Le don de soi exige beaucoup de concentration, d'abnégation et implique la perte d'opportunités d'éprouver certains plaisirs.

Il en tirera sans doute la conclusion suivante: "Laissons tomber dévouement et sacrifice. Cela me coûte trop cher sans que pour cela les autres en profitent. Si je me consacre à mon propre bien-être et accomplis ma tâche en m'arrangeant à ne causer aucun problème, j'assurerai ainsi mon propre confort avec le minimum de préjudice envers autrui. En dehors de moi-même, il y a 5000 hommes et le porte-avions peut marcher sans à-coups quoique je fasse."

En tenant compte de ces circonstances, cette attitude paraît logique et, peut-être même, moralement défendable. Bien sûr, si tout l'équipage raisonnait de la même manière, le porte-avions sombrerait bien vite. Mais ce type de raisonnement, beaucoup trop abstrait, n'aidera pas notre marin, accablé par ses sentiments d'inutilité, à sortir de sa torpeur et à accomplir son devoir. Avec ce genre d'argument, cinquante pour cent des électeurs ne prennent pas la peine de se rendre aux urnes.

Ce qui est vrai pour notre marin s'applique encore plus à la conscience individuelle qui se trouve face au cosmos. De quelle façon les actes ou la connaissance d'un seul individu peuvent-ils influer quelque peu sur l'immensité de l'Univers? L'être humain doit servir Dieu. Dans quel but? Qui a besoin de lui? Évidemment, il a mieux à faire d'essayer de prendre soin de lui-même que de tenter d'apporter son modeste tribut à cette entreprise colossale telle que celle du cosmos.


Le fardeau du sentiment de petitesse

Tant que l'homme a la sensation d'être insignifiant, il souscrit logiquement à la philosophie du Carpe diem : "Mange, bois et sois joyeux car demain tu vas mourir."

Mais il est ordonné au Juif, en tant que serviteur de Dieu, de mener une vie qui en est l'antithèse absolue. Pour ce faire, il nous est enseigné l'abnégation, la pratique de l'aide à autrui et le dévouement à un idéal des plus élevé. C'est vrai que les fortes récompenses qui nous sont promises pour nos efforts ne seront obtenues que dans l'avenir; néanmoins, nous devons, entre temps, obéir à toutes sortes de commandements qui, eux, s'appliquent au présent.

Selon la tradition juive, nous avons des commandements qui règlent nos pensées, nos propos et nos actes. Afin de réussir une vie dédiée au service divin, nous devons être capables d'apprécier la grande importance de nos pensées même les plus intimes, aussi petites qu'elles soient comparées à l'immensité du cosmos. Bref, nous devons nous forger un outil psychologique qui nous permette de réduire l'Univers à une taille plus maniable.


La prière, instrument psychologique

L'acte de prier, exécuté comme un ordre, est précisément cet outil psychologique. Quand on prie, on proclame que c'est Dieu qui a créé l'Univers, c'est Lui qui le maintient en fonctionnement et c'est Lui qui le dirige et le façonne selon Ses souhaits. Il en est le propriétaire absolu. L'Univers, aussi vaste et splendide qu'il soit, n'est tout au plus qu'une création.

L'homme est aussi une création mais tout à fait unique. Le Créateur l'a distingué à titre personnel et lui a assigné des commandements. Plus particulièrement, Il lui a ordonné de prier. Dieu dit à l'homme: "Tu m'es si précieux qu'il Me faut entendre ta voix. Je veux entendre de ta propre bouche quels sont tes aspirations et tes désirs. L'univers entier m'appartient mais J'éprouve un tel intérêt en toi et dans les choses dont tu as besoin journellement que Je suis prêt avec joie à tout abandonner afin d'écouter le récital de la litanie de tes souhaits."

L'Univers peut être aussi vaste et irrésistiblement parfait, il n'en demeure pas moins vrai que, aux yeux du Créateur, l'homme est suffisamment important pour le différencier de Ses autres créatures. Pour Lui, la valeur de la conscience humaine égale et même surpasse celle de tous les autres phénomènes naturels. Ce petit bout d'âme a apparemment plus d'importance pour le Tout-Puissant que des quantités infinies de matière.

Les anges ont beau proclamer: "Qu'est donc l'homme, que tu penses à lui? Tu as répandu ta majesté sur les Cieux." (Psaumes 8) mais c'est la voix de l'homme que Dieu désire entendre. Ce sont ses piètres louanges et sa pitoyable liste de voeux que Dieu, le Créateur de toute chose, a choisi d'écouter quotidiennement. C'est pourquoi la prière, "le service du coeur", est au coeur même de tous les commandements. Car c'est ce commandement, plus que tout autre, qui transmet à l'homme le sens de sa propre importance, lui permettant ainsi d'accomplir tous les autres commandements avec dévouement.


L'image de Dieu

Dans son grand ouvrage, Nefech Ha'haïm, Rabbi Haïm de Volojin, le disciple du célèbre Gaon de Vilna, commence par examiner en détail l'idée selon laquelle l'homme a été créé Betselem Elokim, à l'image de Dieu. Puisque Dieu est incorporel et n'a pas d'image physique, cette notion signifie, d'après lui, que l'homme en partage certains attributs, particulièrement ceux qui sont sous-entendus dans le nom divin de Elokim.

C'est sous ce nom que Dieu a créé l'univers. C'est ce nom seul qui apparaît dans le premier chapitre du livre de la Genèse; il y est employé pas moins de 32 fois, ce chiffre étant la valeur numérique du mot hébreu Lev, le coeur. Le coeur de l'univers bat en cadence avec le nom Elokim. Si l'homme est appelé Tselem Elokim, cela doit signifier qu'il possède en commun avec Dieu, le créateur, certaines caractéristiques. En un sens, il est le partenaire de Dieu dans la création.

Vu sous cet angle, il est plausible de regarder la prière comme la collaboration entre des partenaires engagés dans l'entreprise commune de continuation de la création. C'est Dieu qui en a le pouvoir mais le commandement de prier nous avise qu'Il veut consulter Son associé sur la manière d'investir cette force créative.

Il nous est ordonné de prier car nous avons beaucoup d'influence sur la création. Si nous admettons que l'homme est "l'image vivante de Dieu", il s'en suit que la prière est vraiment fondamentale pour l'indispensable humanité que nous sommes. Si nous ne faisons pas part de nos suggestions sur la manière de remodeler le monde chaque jour, nous manquons à notre mission qui est de réaliser notre potentiel en tant que Tselem Elokim.

Cette thèse de Rabbi Haïm apporte un début de solution aux problèmes philosophiques posés par la prière. Dieu "a besoin" de nos prières parce que nous sommes le Tselem Elokim. Sa décision de principe de faire de nous Son partenaire dans la création, Lui lie les mains, pour ainsi dire. En tant qu'associés, nous avons le droit de donner notre avis avant toute décision de refaçonner le monde. En nous ordonnant de prier et de présenter nos requêtes, même sous la forme d'une "supplication", Dieu vit en accord avec Son obligation de demander conseil à Son partenaire dans la création.

La conscience humaine individuelle est en effet un insignifiant grain de poussière dans l'immensité du cosmos. L'être humain n'est important que parce qu'il a été créé à l'image de Dieu. Celui qui, volontairement, se dérobe à actualiser cet aspect, renonce à son essence même. Être, c'est prier.