Foi et rationalisme : incompatible ?

Descartes

Objections

Cette première issue de la confrontation est celle qu'illustre, dès le 2e siècle, la position du philosophe platonicien Celse dans son ouvrage polémique intitulé Discours Vrai. Il y est surtout soucieux de dénoncer la menace que la nouvelle religion fait courir à l'État. Mais sa critique acerbe du christianisme n'est pas uniquement politique, elle a aussi une pointe philosophique dirigée contre les principales affirmations chrétiennes et, notamment, contre la divinité de Jésus. Son objection majeure est la suivante : la raison ne peut accepter une divinité qui s'incarne en une humanité corruptible, souffre, meurt, ressuscite. Tout ce que les chrétiens disent de Jésus est indigne de Dieu et traduit un anthropomorphisme inacceptable pour la raison philosophique. Dieu doit être transcendant, immuable, impassible : comment le reconnaître en un homme fragile de l'histoire ?

Cette objection éternelle est celle du rationalisme de tous les temps. Nous entendons par là, en l'occurrence, une conception de la raison telle qu'on limite a priori, en son nom, l'exercice de la liberté divine en lui interdisant telle ou telle forme de révélation ou d'action : Dieu est éternel, donc il ne peut entrer dans l'histoire; il est transcendant, donc il ne peut s'incarner ; il est impassible, donc il ne peut souffrir, etc.


L'impasse du rationalisme

L'impasse du rationalisme a été remarquablement étudiée par Claude Bruaire dans son beau petit livre au titre suggestif : Le droit de Dieu. La thèse défendue par l'auteur peut se résumer brièvement. Devant le tribunal de la raison philosophique, le Dieu chrétien semble bien avoir perdu son procès. Pourquoi ? Parce qu'aux yeux du rationalisme moderne, comme déjà au jugement de Celse, le christianisme ne respecte pas le droit le plus strict de Dieu, à savoir celui d'être Dieu, d'être l'Absolu et donc de ne pas ne pas être confondu avec ce qui n'est pas Dieu, avec le fini, le temporel, le contingent. Que fait, en effet, le christianisme ? Il prend l'exact contre-pied du droit de Dieu en identifiant Dieu à un individu alors qu'il est éternel, etc. L'issue du jugement est inévitable : au tribunal de la raison, le Dieu de Jésus-Christ ne peut que perdre son procès. Le propos de Bruaire est alors de montrer qu'il faut rouvrir le procès de Dieu et que le christianisme a toutes les chances de gagner en appel. À condition de montrer avec précision, avec rigueur, en quoi consiste le véritable " droit de Dieu ". On touche ici à l'idée centrale de l'ouvrage : le résultat négatif du procès de Dieu dans le monde contemporain, comme au temps de Celse, repose ultimement sur une grave équivoque concernant le droit de Dieu. En réaction contre le rationalisme, Bruaire tente donc de restaurer le véritable droit de Dieu, celui d'être libre, libre même de se déterminer dans le temps, libre enfin à l'égard de sa propre absoluité. Seule une raison trop étroite, seule la trop simple raison, interdit à Dieu d'entrer dans l'histoire en se représentant abusivement la transcendance, l'éternité ou l'infinité divines sous la forme vide d'une absence totale de déterminations. Une raison plus vraiment rationnelle ( et ici l'auteur s'inspire vraiment de Hegel) peut, par contre , reconnaître l'authentique droit de Dieu, celui d'être Trinité et de s'incarner en Jésus-Christ. Il suffit, pour cela de penser en vérité, la liberté de l'Absolu.

L'intérêt de ce débat est évident. Il est clair - nous y reviendrons ultérieurement - que la raison philosophique doit jouer un rôle critique à l'égard de la foi vécue, notamment en la purifiant de certains anthropomorphismes. Mais à la condition que cette même raison soit accueillante à la complexité du réel et ne succombe pas à des préjugés mesquins sur ce que la réalité peut être ou sur ce que Dieu est autorisé à faire. Bref, la raison doit demeurer souple, elle doit se livrer à une perpétuelle autocritique afin de ne pas se fermer prématurément et de demeurer ce qu'elle est par définition : l'ouverture infinie de l'esprit sur le réel. Sa vocation est d'être rationnelle certes, et en toute rigueur, mais non point d'être rationaliste. Sinon elle risque de se renier elle-même au moment même où elle limite a priori le réel et interdit à Dieu d'être Dieu.